26 Fév Boulez, Mantovani : amicalement vôtre
« La culture doit nous élever, nous apprendre, nous bouleverser, nous instruire et les œuvres doivent nous bouleverser, nous émouvoir, nous toucher. C’est un festival sans concession… bâti comme une œuvre exigeante« , a déclaré, Bruno Mantovani, directeur du Printemps des Arts de Monte-Carlo. Pour cette édition, rien ne change. À ceci près qu’il s’agit d’une édition conjoncturelle, 2025 marquant le centenaire de la naissance de Pierre Boulez, compositeur révolutionnaire et formidable chef d’orchestre. Explications.
Pierre Boulez, mode d’emploi
En 2006, pour la première fois, déjà lors du Printemps des Arts de Monaco, Boulez s’était rendu en Principauté et avait dirigé l’Ensemble Intercontemporain avec trois de ses œuvres. Pour l’avoir côtoyé de près une bonne décennie durant, Bruno Mantovani a rappelé combien Boulez se montrait curieux et intéressé par toutes les disciplines artistiques, lui qui écrivit en 1989 un livre-somme sur le peintre Paul Klee. Il prisait tout autant les vers des poètes René Char, Henri Michaux, lesquels l’avaient inspiré, pour composer autour de leurs poèmes. Samedi 22 mars, aura lieu une rencontre avec Laurent Bayle, directeur honoraire de la Philharmonie de Paris, intitulée Poésie pour pouvoir, titre d’un poème de Michaux. Boulez lui écrit en 1957 : « Je voudrais mettre Poésie pour pouvoir en musique… que ce soit vous qui disiez le texte. » Un projet non abouti, mais il existe un audio où l’on reconnait, en récitant, la voix de Michel Bouquet.
Boulez aimait aussi la peinture de Francis Bacon, dont il fut proche durant ses années parisiennes. L’idée d’une déambulation musicale au cœur de la Fondation Francis Bacon à Monaco s’est imposée. Les 13 et 14 mars, ce sera donc la jeune violoniste Aya Kono qui nous accompagnera devant les toiles de Bacon, en jouant Sequenza VIII pour violon de l’italien Luciano Berio, qui fut ami de Boulez, et Anthèmes pour violon du compositeur français.
La journée du 26 mars 2025, jour exact du centenaire de la naissance de Boulez, verra l’Ensemble Orchestral Contemporain monter sur scène. « Je dirigerai à Nice un concert dédié à sa musique avec une œuvre de jeunesse, la Sonatine pour fuite et piano, et deux œuvres plus tardives…qui sont les Dérives 1, Dérives 2. D’où le titre que j’ai donné au Festival 2025. Dérives 2 est une pièce qui a commencé en 1988, qui devait durer 8 minutes à la création, que Boulez a développée, et qui dure maintenant 50 minutes… » Bruno Mantovani a poursuivi : « Il y a près de 20 ans de travail sur cette œuvre. Quand j’explique le parcours, où on passe de 8 minutes à quasiment une heure, c’est que pour Boulez, une idée musicale dérivait. Elle avait elle-même son propre potentiel de développement ; c’est la dérivation d’une idée musicale, vers une autre, qui était la façon de composer de Pierre Boulez… J’ai aimé cette idée de dérivation comme si les concerts dérivaient les uns des autres dans cette édition 2025. »
Focus sur des compositeurs
Nous avons là, en quelque sorte, un « Pierre Boulez, mode d’emploi » déroulé par Bruno Mantovani qui a bien connu le maître, et qui aide à cerner l’homme. À comprendre aussi la démarche intime de l’artiste qui toute sa vie aura tenu sans jamais se relâcher, la ligne « pour que l’esprit parle à l’esprit« , selon ses propres mots. Et le directeur du festival de poursuivre : « Pierre Boulez c’est l’héritier de trois traditions. La tradition de la musique française…qui a reçu une influence très forte de Ravel, et Debussy… Un compositeur extrêmement intéressé par des musiques de l’Est et de la Russie : Belá Bartok, Igor Stravinsky, ou Alexandre Scriabine. Il a aussi cherché dans la seconde école de Vienne… On se situe entre 1920 et 1951, et Boulez y a cherché une façon de s’émanciper des modèles du passé« .
Les 15 et 16 mars, mise en lumière de trois compositeurs : Alban Berg (Suite lyrique), Anton Webern (6 Bagatelles, op.9) et Arnold Schönberg (La Nuit transfigurée, op.4). Ils seront joués par un ensemble féminin, le Quatuor Akilone. Pour le Concert aux Bougies, le 16 mars, le violoncelliste Henri Demarquette et l’altiste Sindy Mohamed, ainsi que le comédien Anthony Rossi, viendront enrichir le Quatuor Akilone formé par Magdalena Geka, Élise De-Bendelac, Perrine Guillemot-Munck et Lucie Mercat.
De grands orchestres et ensembles
Boulez nourrissait une passion pour Maurice Ravel. Le 30 mars, tout un concert lui sera dédié, et quel concert : Pavane pour une infante défunte, Concerto en sol, Une barque sur l’océan, Concerto pour la main gauche, Boléro ! Avec Nelson Goerner au piano, l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo et Kazuki Yamada, son directeur artistique et musical depuis 2016. Deux fois Ravel, puisqu’aussi à l’affiche du concert de clôture, le 6 avril.
Autre évènement de taille, la venue, pour deux soirées, du BBC Symphony Orchestra ! Boulez l’a dirigé entre 1971 et 1975. Au programme le 22 mars : Igor Stravinsky (Agon), Belá Bartók (Concerto pour piano n°2, Sz 95) et Arnold Schönberg (Variations pour orchestre, op.31). Puis, le 23 mars, autre concert autour de Claude Debussy (Jeux), et de nouveau, avec Schönberg et Stravinsky. Les deux soirs, François-Frédéric Guy sera au piano, sous la direction de Pascal Rophé.
Ne pas oublier la musique de Claudio Monterverdi, que Bruno Mantovani a qualifié de « jardin secret » chez Pierre Boulez. Elle sera interprétée lors du Concert de Chœur, le 14 mars, en la Cathédrale de Monaco, avec L’Ensemble Vocal Il Canto di Orfeo conduit par Jacopo Facchini, et les Musiciens du Prince-Monaco sous la direction de Gianluca Capuano. Nous avons commencé cette navigation-hommage à Pierre Boulez avec Bruno Mantovani, accostons avec lui. Le 14 mars, sur commande de l’Opéra de Monaco, le directeur du festival et compositeur précèdera Claudio Monterverdi pour livrer Venezianicsher Morgen, une création mondiale en la Cathédrale de Monaco. Il reste encore de nombreuses pépites à découvrir… Voyez le programme !
2 mars au 27 avr, lieux divers, Monaco & Nice. Rens: printempsdesarts.mc
photo : Jean-Marie Cottet et Bruno Mantovani, présentation de l’édition 2025 © Alice Blangero