26 Mar Culture en Danger !
La Strada, média culturel, se devait de rendre compte des problèmes que rencontrent en ce moment les acteurs de la culture, qu’ils soient créateurs, administrateur, techniciens… La Culture est essentielle, car synonyme de lien social. Et la « culture de création » en est un moteur essentiel. La période que nous vivons est notablement troublée, et si beaucoup parlent d’identité nationale, ils semblent ignorer qu’en République l’identité est personnelle, et que le groupe existe car les individus sont liés par un socle commun de valeurs, une Culture : la citoyenneté.
En France, le secteur culturel représente aujourd’hui sept fois le chiffre d’affaires de l’industrie automobile. Il est un moteur pour le tourisme, un levier d’amélioration du « vivre ensemble » et un fondement de notre pays. Ce n’est pas un hasard si de nombreux chercheurs américains, blacklistés par les élucubrations de Trump, cherchent à se « réfugier » en France pour tout ce qu’elle représente. La culture y joue un rôle fondamental : elle est notre excellence, notre marque de fabrique, et elle doit être une priorité, au même titre que la santé, l’éducation et la justice. Elle demeure, par ailleurs, un des rares remparts contre tous les extrémismes.
Aussi, nous ne ferons pas comme les médias mainstream qui se contentent d’exposer les revendications des acteurs culturels sans détailler, ni expliquer au grand public, les raisons de cette colère. Sans expliquer comment le pouvoir central ignore les acteurs de terrain, qu’il s’agisse des collectivités territoriales, des entrepreneurs ou des salariés du secteur culturel. C’est pourquoi nous avons donné la parole à Jean-Louis Ruf, musicien et délégué CGT Spectacle pour les Alpes-Maritimes, afin qu’il éclaire ces revendications. Nous reviendrons ensuite, à travers l’exemple niçois, sur la précarité dans laquelle on laisse les collectivités locales, qui peinent à expliquer à leurs concitoyens ce qu’elles entreprennent pour ce secteur. Car elles sont loin d’avoir toutes les cartes en main, tant les coupes budgétaires gouvernementales sont brutales et affaiblissent un secteur qui contribue pourtant largement au rayonnement de la France et au maintien d’un lien social indispensable à l’unité du pays.
Assèchement programmé du fond d’aide
Jean-Louis Ruf nous a apporté quelques éclairages sur les points soulevés dans le communiqué de la CGT Spectacle (voir encadré ci-contre). Il constate des coupes budgétaires à tous les niveaux (collectivités territoriales, audiovisuel public…), entraînant des budgets insuffisants pour faire face à la crise.
L’assèchement programmé du FONPEPS (Fonds national pour l’emploi pérenne dans le spectacle) est particulièrement préoccupant, car il pourrait provoquer une série de catastrophes économiques en cascade. Créé en 2016, le FONPEPS est le premier fonds destiné à soutenir activement l’emploi pérenne dans le spectacle vivant, aussi bien dans le secteur public que privé. Il vise les entreprises du spectacle vivant et les artistes et techniciens qu’elles emploient, encourageant la création d’emplois durables, notamment en soutenant l’embauche en CDI. « Le FONPEPS aide à payer des cotisations sociales, par exemple« , explique Jean-Louis Ruf. « Ce n’est pas une subvention, mais une aide qui repose sur un critère économique et non artistique. Alimenté par le ministère de la Culture, il a perdu, je crois, près de la moitié de son financement pour l’année. Il risque donc d’être totalement asséché d’ici juin. »
La « Culture des territoires » très impactée
Cette pénurie budgétaire menace également le GIP Café Culture. Ce dispositif gère un fonds dédié au soutien de l’emploi artistique et technique afin de favoriser l’offre culturelle dans des lieux de proximité tels que les cafés, bars et restaurants, qui jouent un rôle clé dans le développement artistique et culturel des territoires. Jean-Louis Ruf illustre la situation : « Pour lutter contre le travail au noir, lorsqu’un patron de café déclare ses musiciens, il peut bénéficier d’une aide pour couvrir les cotisations sociales. (…) C’est un dispositif financé par le FONPEPS. Si ce fonds disparaît, le GIP Café Culture en pâtira également. (…) Ce dernier est cofinancé par le ministère de la Culture et les collectivités territoriales, à condition qu’elles y adhèrent. Or, pour la ville de Nice, le département des Alpes-Maritimes et la région Sud-PACA, ce n’est pas le cas. Contrairement à Toulouse, au département de Haute-Garonne et à la région Occitanie. Les artistes de notre région risquent donc d’être doublement pénalisés !«
Le Pass Culture en danger
Mesure tout à fait louable, le Pass Culture va voir sa part collective gelée. Dans sa part individuelle, ce dispositif permet aux jeunes de moins de 25 ans de bénéficier d’une somme pour l’achat de biens culturels (billets de spectacles, de cinéma, livres, disques, jeux vidéo…). La part collective, touchée par ces restrictions, permet quant à elle aux établissements scolaires d’accueillir des artistes en classe ou d’emmener les élèves voir un spectacle. Ce qui favorise notamment l’application du fameux label EAC (éducation artistique et culturelle). Jean-Louis Ruf alerte sur les conséquences du gel de cette part collective : « Il prive les établissements d’un outil pédagogique précieux et supprime une source de revenus pour les artistes. Cette décision met aussi une pression supplémentaire sur les collectivités territoriales qui gèrent ces établissements. »
Problématiques de l’assurance chômage
Jean-Louis Ruf dénonce également la réforme conditionnant l’obtention du RSA ou des allocations chômage à 15 heures d’activités hebdomadaires. « C’est carrément du travail gratuit ! Les intermittents subissent de plein fouet ces durcissements qui compliquent l’ouverture de leurs droits à l’intermittence et les poussent vers le RSA. Voilà pourquoi nous nous opposons à cette réforme qui stigmatise encore les chômeurs et les précaires« . Et sans intermittents, une grande partie des spectacles français ne pourraient tout simplement pas voir le jour…
La non-prise en compte de l’accord du 27 octobre 2023 sur l’intermittence du Spectacle, signé à l’unanimité — ce qui est rare ! — par les syndicats de salariés et d’employeurs du spectacle et de l’audiovisuel, est aussi difficile à comprendre. Cet accord prévoyait des améliorations, notamment pour la prise en compte du congé paternité ou des arrêts maladie, par exemple. Il faut savoir que 4 intermittents sur 5 déclarent ne jamais prendre d’arrêt maladie, de peur de compromettre leur statut. Pour la CGT Spectacle, il est révoltant que cet accord n’ait jamais été mis en application par l’interprofessionnelle, c’est à dire le sommet de la pyramide des syndicats d’employeurs et de salariés, qui n’ont donc pas suivi les syndicats du secteur, alors que la CGT (toutes branches salariales) avait validé l’accord.
Des pertes de revenus conséquentes
La réforme du seuil de TVA pour les auteur.es va également pénaliser ces derniers, alourdissant leurs factures et diminuant leurs revenus, s’ils veulent continuer à être compétitifs. Par ailleurs, l’essor de l’intelligence artificielle (IA) menace certains métiers : le doublage pourrait être bientôt automatisé, mettant en péril de nombreux comédiens. Même problématique pour les auteurs et compositeurs. Aucune loi ne protège pour l’instant l’humain face à la machine. Si nous voulons préserver la qualité française dans ces domaines, il est urgent que le législateur s’en empare.
Bien entendu, comme tous les syndicats de salariés, la CGT ne peut accepter la baisse des indemnités journalières de maladie, la stagnation des salaires, la dégradation des conditions de travail et la réforme des retraites imposées contre l’avis de la population, souligne Jean Louis Ruf.
Réunion des acteurs locaux : l’exemple de Nice
Dans ce climat morose pour le secteur, la ville de Nice a réuni, le 6 mars 2025, les acteurs culturels de son territoire. Et l’on a rapidement constaté toute la difficulté d’une telle rencontre, car les points de vue s’y sont croisés sans jamais parvenir à un consensus.
Le maire, Christian Estrosi, a apporté des réponses institutionnelles dans le domaine légal qui est le sien : bilan des institutions municipales, état des dotations en subventions, budgets culturels maintenus malgré les baisses de l’État et des autres collectivités dans le secteur de la création culturelle. Face à lui, des intermittents, des associations, des compagnies qui ne peuvent supporter économiquement les coupes drastiques du gouvernement, aussi bien dans les subventions et les aides professionnelles que dans le statut de l’intermittence. Ce qui condamne tout un pan essentiel du secteur culturel.
Il y a là un paradoxe : la mairie ne peut intervenir directement sur les décisions du gouvernement, mais une telle rencontre nécessitait une meilleure préparation des deux camps qui, paradoxalement, subissent les mêmes conséquences du désengagement de l’État. Bien entendu, en cette période tendue par le conflit russo-ukrainien, les investissements sont freinés. Mais ces atteintes au service public et au secteur de la culture impactent toujours les mêmes : les PME, les TPE, les artistes, les salariés, mais aussi les collectivités territoriales. Depuis une trentaine d’années, l’État se désengage progressivement, transférant ses responsabilités aux collectivités, sans ajuster ses dotations en conséquence.
Oui, il faut trouver des financements, et nous savons que la dette coûte de plus en plus cher. Mais l’optimisation fiscale est devenue un sport national : ne serait-il pas plus intelligent de faire payer leurs impôts à ceux qui réalisent leurs bénéfices en France, mais qui parviennent à les éviter en domiciliant leur siège dans des paradis fiscaux ? Cette remarque n’est ni de droite ni de gauche : elle est simplement républicaine. Que tout le monde paie l’impôt, et que cesse la légalisation de l’évasion fiscale !
Il n’y a pas d’un côté les riches et de l’autre les pauvres, mais ceux qui cotisent pour faire fonctionner l’organisation administrative de notre pays – et donc ses services publics – et ceux qui les utilisent sans contribuer, laissant aux petits entrepreneurs et aux salariés le soin de tout financer. Pourquoi toujours taxer ces derniers et ne pas exiger une contribution équitable de tous ? Ce manque de créativité est bien le symptôme de la baisse du « niveau général » en politique. Les polémiques semblent être installées comme un écran de fumée pour masquer les vrais problèmes. La théorie des évidences à la Trump ne fonctionnera qu’un temps. Car cette optimisation fiscale finira par provoquer non seulement la démotivation, mais aussi, à terme, la colère des salariés et des entrepreneurs.
COMMUNIQUÉ DE LA CGT SPECTACLE
Chaque jour, les attaques contre nos professions et le secteur culturel se font plus nombreuses. Ces menaces résultent de choix politiques clairement tournés contre les services publics ou politiques publiques essentiels tels que l’écologie, la sécurité sociale, l’hôpital, l’éducation, le logement, le sport, la petite enfance… ou encore la culture.
Alors que l’extrême droite progresse dangereusement en France et dans le monde, une partie croissante de la sphère politique ainsi qu’une partie du patronat font le choix d’accueillir et de soutenir ses idées nauséabondes, racistes, misogynes, anti-LGBTQi+ et anti-sociales, pour défendre les seuls intérêts des plus riches contre la population.
Nous refusons le délitement des politiques publiques conduites en matière culturelle, sociale, d’animation socio-culturelle, de sport ainsi que de toute politique conduite en faveur de l’émancipation. Nous refusons que les arts, la culture et l’audiovisuel public soient sacrifiés au nom de politiques d’austérité qui favorisent toujours les plus riches au détriment de l’intérêt général.
Notre mouvement s’inscrit dans une logique de fédérer toutes nos professions (artistes du spectacle, personnels techniques, administratifs et d’accueil du spectacle, des arts visuels, artistes auteur.ices, animateur.ices, enseignant.es artistiques, journalistes…), tout en recherchant la convergence avec d’autres secteurs professionnels.
Les revendications
– L’arrêt immédiat des coupes budgétaires, la sanctuarisation des budgets, et l’organisation de conférences territoriales de refinancement du service public ;
– Un FONPEPS de plein exercice et les budgets nécessaires pour mener une véritable politique d’éducation artistique et culturelle, ainsi que d’éducation aux médias et à l’information ;
– Le retrait de la réforme de l’audiovisuel public ;
– La continuité de revenus et l’accès à la sécurité sociale pour tous les artistes auteurs et travailleur.euses précaires de nos secteurs ;
– L’application de l’accord du 27 octobre 2023 concernant les annexes 8 et 10 de l’assurance chômage ;
– L’abandon de la baisse des indemnités journalières de sécurité sociale et la mise en place d’une indemnité complémentaire pour les salarié.es intermittentes dès le 1er jour d’arrêt ;
– L’abrogation de la « loi plein emploi » ;
– L’abrogation de la réforme de la TVA ;
– Le maintien de nos emplois, de la diversité artistique et l’augmentation de nos salaires et rémunérations ;
– De véritables protections de nos droits, de nos emplois et de nos métiers, face à l’intelligence artificielle ;
– Une instance de concertation interministérielle consacrée à l’enseignement artistique spécialisé et à l’éducation artistique et culturelle ;
– L’abrogation de la réforme des retraites.
photo : Salle de spectacles vide © DR