Le paysage, grandeur nature

Le paysage, grandeur nature

Avec l’exposition Grandeur Nature, le Centre d’Art contemporain à Châteauvert présente le premier volet d’un cycle de programmation sur deux ans où le paysage, pris dans ses nombreuses acceptions, est le personnage central. Et pour la 1e fois depuis son ouverture en 2014, le site propose une sélection d’œuvres issues de collections, dont certaines, très peu montrées en France.

Voici donc le premier chapitre d’une série d’expositions autour de la notion de paysage. On sait combien celui-ci se distingue de la nature tant il relève d’une production humaine, par sa construction et le choix des éléments qui le constituent. De la sorte, il induit un mode de perception qui agit sur la conception même de cette nature à travers un prisme culturel et social. Identité visuelle, le paysage s’est formalisé dans la peinture et sans doute celle-ci a-t-elle contribué à modifier le concept même de paysage. Il suffit de mettre en parallèle une peinture chinoise et une œuvre occidentale pour s’en convaincre. De même on en viendra à définir le paysage comme une totalité alors qu’il n’est qu’un découpage du réel selon l’arbitraire d’une esthétique.

L’exposition Grandeur Nature s’ouvre sur une installation de l’artiste marocaine Latifa Echakhch, la bien nommée Paysage, créée en 2018 et conçue comme un décor théâtral avec des végétaux reproduits à grande échelle sur des panneaux en contreplaqué. D’emblée l’artiste souligne l’écart entre la nature et son mode de représentation. Toujours dans le domaine de l’artefact, Noémie Goudal présente une vidéo où l’on croit voir une forêt tropicale en feu alors qu’il ne s’agit que d’une série de strates de tapisseries enflammées, pour un surprenant jeu d’illusions optiques. Pour s’en défaire, autant laisser parler les mots. C’est à ce jeu-là que se livre Richard Long, figure majeure du Land Art. Plutôt que de fixer l’image d’un paysage sur une impression sur papier, Time flowing and time repeating n’est qu’une succession de mots pour les paysages traversés et l’indice d’une primauté du temps sur l’espace. Et sur une photographie, il déroute le regard par une confusion entre branchages et ossements qui agit dans le même ordre que les relations ambiguës entre culture et nature.

Au-delà d’un cadre illusionniste, la nature peut se saisir dans son caractère énigmatique. Stupéfiante, la peinture de Miriam Cahn agit au plus profond de nous-mêmes par son caractère spectral, halluciné, voire scabreux. Ici un paysage presque organique tend à se diluer dans la menace d’excroissances immobilières…

Pour le vidéaste Ange Leccia, un simple trucage suffit à bouleverser le réel et son mode de représentation. En basculant sa caméra à 90°, la perception de La mer se dissout quand le ressac des vagues sur un sable noir ne se traduit que par la planéité de l’image, l’absence de perspective et le seul métronome du temps. 

Dans cette exposition conviant 14 artistes originaires de 9 pays répartis sur 4 continents, le paysage est pensé plus qu’il n’est représenté. Sans doute nous permet-elle pourtant de mieux appréhender ce qui se cache derrière un sfumato de Vinci, la lumière de Corot ou un champ de blé de Van Gogh. Penser un paysage pour mieux le vivre. L’arpenter pour mieux penser.

Jusqu’au 15 juin, Centre d’art contemporain de Châteauvert. Rens: museesetcentresdart.caprovenceverte.fr

photo : vue de l’exposition, Latifa Echakhch, Paysage (Moïse), 2018 (Détail), Panneaux de décors en bois, toile, peinture acrylique et fils d’acier, Collection du Nouveau Musée National de Monaco © Centre d’art contemporain de Châteauvert