Renaud Capuçon à la tête d’un quatuor sublime

Renaud Capuçon à la tête d’un quatuor sublime

Pleine lune pour un quatuor inouï, avec Renaud Capuçon (violon), Paul Zientara (alto), Julia Hagen (violoncelle) et Guillaume Bellom (piano). C’était le 10 juin lors du festival La Vague Classique.

Au programme, ce soir là : Duo pour violon et alto n°1 en sol majeur, K. 423 de Wolfgang Amadeus Mozart ; Quatuor en la mineur pour piano et cordes de Gustav Mahler (Nicht zu schnell, et Scherzo, un fragment seulement) ; et sans entracte, le fabuleux Quatuor pour piano et cordes en ut mineur, op. 13 de Richard Strauss.

« Je suis trois fois étranger sur cette terre : comme natif de Bohême en Autriche, comme Autrichien en Allemagne, comme juif dans le monde entier« , disait Gustav Mahler. Son Quatuor, bien que fragmentaire, a profondément touché le public. Monique Dautemer, musicologue, rappelait dans le programme la jeunesse de Richard Strauss et sa formation à la cour de Saxe-Meiningen. À 20 ans, Strauss est déjà un excellent pianiste, compositeur reconnu, et chef d’orchestre adjoint. Il étudie auprès de Hans von Bülow, découvre Wagner, et devient rapidement son fils spirituel. La rencontre avec le violoniste Alexandre Ritter est décisive : « Ses efforts constants et ses encouragements affectueux firent de moi un musicien du futur« , dira Strauss. « Il me révéla l’importance de la musique et des écrits de Wagner et de Liszt. Je leur dois, par lui, toute ma compréhension. » Composé à l’automne 1884, ce Quatuor pour piano et cordes fut créé le 6 décembre 1885 à Meiningen, avec Strauss lui-même au piano.

Avant de l’interpréter, Renaud Capuçon confie au public : « Cette œuvre n’est jamais jouée ! Lorsque j’étais adolescent, je l’adorais. Mais à chaque fois que j’en parlais autour de moi, on me répondait que Strauss l’avait écrite avant ses 20 ans, et que c’était donc une œuvre de jeunesse, sans intérêt. Une œuvre de jeunesse sans intérêt ? Mais non ! C’est une merveille ! » Et en effet, quelle œuvre ! Au sujet de la partie piano, le pianiste varois Pierre Laïk confie : « C’est complètement injouable, beaucoup trop difficile… et pourtant, il l’a jouée ! » Et quel jeu ! Le public de la Maison du Cygne a eu la chance d’assister à cette interprétation rare, servie par quatre musiciens au sommet de leur art.

Née à Salzbourg comme Mozart, Julia Hagen semblait un ange tombé du ciel. Renaud Capuçon, né un 27 janvier — comme Mozart encore ! —, offrait un visage expressif, parfois séraphique. Paul Zientara, à l’alto, nous a offert le do grave comme une émotion brute, un monument sonore, un éblouissement. Tous se souriaient, même dans les passages les plus complexes. Leurs visages révélaient à la fois la concentration, la difficulté, et la joie profonde d’être ensemble pour offrir une œuvre aussi rare.

Le bonheur existe. Nous l’avons rencontré l’autre soir, dans le parc de la Maison du Cygne à Six-Fours. Au pied de la scène, la pleine lune plongeait ses reflets dans le bassin, où dansaient déjà les cimes des grands arbres séculaires. Il existe des instants suspendus, hors du temps. Celui-ci en fut un. Ce Quatuor de Strauss est une partition d’une complexité redoutable, presque insurmontable — et encore plus en plein air.

Salutations appuyées aux techniciens du son, qui ont permis une acoustique parfaite.

photo : © Ville de Six-Fours