10 Sep Philip Glass, force de la vérité
L’Opéra de Nice, présente Satyagraha, opéra en trois actes de Philip Glass, sur un livret rédigé en sanskrit. Une adaptation du Bhagavad Gita (Chant du Seigneur) de l’américaine Constance DeJong, l’un des livres piliers de l’hindouisme. C’est une première en France depuis sa création sur commande de l’opéra de Rotterdam, le 5 sept 1980.
Satyagraha fut composé au retour d’un voyage de Philip Glass en Orient entre 1966 et 1977. L’œuvre résulte de l’amalgame de l’enseignement classique de Nadia Boulanger, dont le compositeur américain fut l’élève deux années durant — deux pages dans son autobiographie words without music (2015) expliquent : « Elle était quelque chose entre intimidante et terrifiante » —, avec la musique de l’indien Ravi Shankar rencontré à Paris et dont il devient l’assistant. Deux personnes dans des domaines complètement différents en qui Glass reconnait, aujourd’hui encore, ses maîtres. « Avec Ravi Shankar, j’ai appris la structure de la musique en termes de rythmique. Le langage rythmique de la musique indienne est basé sur une combinaison de deux et de trois et qui s’ajoutent dans un cycle beaucoup plus long. Les deux et les trois sont devenus la structure rythmique sur laquelle j’ai commencé à travailler, mais c’est un langage binaire, un langage avec lequel je travaillais dans les années 60. D’ordinaire le langage binaire ce sont des zéros et des un, la langue de l’ordinateur, la langue d’aujourd’hui. »
Satyagraha, ou force de la vérité en sanskrit, deuxième opus de sa trilogie dédiée à des figures historiques, avec Einstein on the Beach (1976) et Akhnaten (1984), pose la question de l’influence de Gandhi (Sahy Ratya) sur le monde et relie chacun des trois actes de l’opéra à un personnage déclencheur dans le cheminement d’éveil de sa pensée politique : Léon Tolstoï, Rabindranath Tagore (Nobel de littérature) et Martin Luther King.
Satyagraha est un opéra cérébral fondé sur les réflexions sanskrites du jeune Gandhi. La méditation, la concentration, l’intemporel sont le noyau de compréhension de la musique minimaliste de Glass, ou comment la brutalité des sonorités américaines du quotidien se frotte au mysticisme oriental transcendantal. Ravi Shankar a posé les bases musicales, et Robert Wilson, metteur en scène d’Einstein on the Beach, défini « le tempo musical », dixit Glass. Une forme de lenteur minimaliste où rythmes et harmonies graduellement évolutives tournent en boucle au point d’infiltrer les neurones jusqu’à l’obsession, tel un mantra. Logique puisque le mantra est un « instrument de pensée » en sanskrit. Musique pour une époque de doute qui atomise les conventions basiques d’écoute et abolit la perception occidentale du temps.
Pour cette nouvelle production, un trio a été chargé d’imaginer une scénographie immersive : Bruno de Lavenère (scénographe de la Cérémonie des J.O. de Paris) pour les décors, David Debrinay aux lumières, et Étienne Guiol qui habillera de projections vidéo la salle de l’opéra, pour une expérience à 360°. Sur scène, théâtre, chants, textes, lumière, musique, fusionnent donc et trouvent un écho visuel dans la chorégraphie à l’os de Lucinda Childs, amie de longue date du compositeur. Déjà présente en 1976, pour Einstein on the Beach, elle s’était chargée en 2020 de la mise en scène d’Akhnaten à l’Opéra de Nice, et revient en 2025 signer celle de Shatyagraha. La boucle est bouclée.
3 au 7 oct, Opéra de Nice. Rens: opera-nice.org
photo: Illustration des projections conçues par Etienne Guiol pour Satyagraha © DR