Clown Power : ré-enchanter le monde

Clown Power : ré-enchanter le monde

Du 26 au 28 septembre, Nice va à nouveau battre au rythme des nez rouges, des acrobaties improbables, des rires contagieux et des émotions à fleur de peau. Le festival Clown Power revient au 109 pour une 5e édition. Et cette fois encore, il promet « d’ébranler nos certitudes et dérider nos zygomatiques. »

Car ici, pas question de réduire le clown à une caricature d’amuseur maladroit. Le festival, imaginé et porté par la Cie Gorgomar, soutenue par une joyeuse armée de bénévoles, célèbre l’art clownesque dans toute sa puissance poétique et politique. « Le clown est un poète du désordre, une créature inadaptée qui vous fait voir la vie avec des yeux d’enfants« , rappelle l’équipe. Fragilité, décalage, ratage assumé : autant de portes entrouvertes pour nous rappeler que notre humanité se niche dans ces failles.

Cette année, l’événement s’offre un parrain de choix : Denis Lavant, comédien funambule entre théâtre et cinéma, qui confie avoir toujours rêvé d’être clown. Dans un édito à son image, humain, il se souvient de sa jeunesse dissipée : « Vous savez, Madame, c’est difficile d’être clown !« , lançait-il déjà à sa prof de dessin. Et d’ajouter aujourd’hui : « Tous les pitres et contre-pitres sont de grands orphelins qu’on doit prendre par la main pour les rassurer, les accompagner au point où le pouvoir de leur auguste candeur nous entraînera vers un nouvel enchantement du monde. » Tout est dit.

11 compagnies, 1 concert, 1 fanfare, des projections de films… Le programme de ce Clown Power est copieux ! Mais avant de le détailler, sachez qu’on croisera durant toute la durée du festival : le poète-performeur Tristan Blumel, qui écrit des textes sur-mesure dans sa caravane ; l’association Ligne 16 qui initie petits et grands au journalisme radiophonique ; la librairie Jean Jaurès et ses sélections jeunesse ; le Baron Jeux Vol’ et ses jeux en bois géants ; une expo photo de Frédéric De Faverney et Hugo Gueniffey retraçant les cinq ans du festival. Sans oublier les foodtrucks, la soupe au pistou du samedi soir… et de la barbe à papa à foison. 

À présent, telle une succession d’épisodes de 24 Heures Chrono — série TV plutôt innovante du début des années 2000, que les plus jeunes d’entre vous n’ont certainement pas connu — détaillons ce qui vous attend, trois jours durant.

Vendredi 26 septembre : Premiers éclats

20h… Le festival ouvre ses portes avec Malàdroite, un spectacle du Cirque Inextrémiste. Seule en scène, la clownesse Elena Adragna, « mal attifée, au maquillage qui coule et déborde« , selon les mots de Télérama, se réveille avec deux pieds droits. Une question se pose alors : et si tout son corps passait à droite ? Mise en scène par Yann Ecauvre et Véronique Tuaillon, elle aborde des sujets sensibles et universels — injustice, vie, mort — avec une énergie à la fois intime, caustique et bouleversante. « Elle est l’Autre, celle qui s’observe, nous regarde et pointe son doigt vers le monde« .

21h… Le Frigo 16 accueille un concert de Didier Super et son groupe Discount, en partenariat avec Panda Events. L’enfant terrible de la chanson trash est de retour plus cynique et corrosif que jamais, et promet, sur les conseils de sa Maman : un set « intellectuellement reposant et accessible aux pauvres« . Lui qui, en 2012, avait pourtant tenté de créer des spectacles plus « cérébraux« , afin, disait-il, de gagner en crédibilité auprès d’une certaine frange de la population. Bon… Objectif manqué visiblement, puisqu’il revient encore plus énervé, avec un spectacle rock, voire punk, notamment aperçu au festival Motocultor en 2024 (sorte de cousin du Hellfest). Il est ici entouré de musiciens et de trois chanteuses, car selon lui : « le meilleur moyen de ne pas se faire casser les couilles par les féministes c’est d’être leur patron« . Entre provocations bien senties et riffs rageurs, la soirée s’annonce explosive. Un concert gratuit, mais attention, sur réservation.

Samedi 27 septembre : L’art du désordre partagé

10h… Si l’on parle de désordre partagé, car cette deuxième journée part dans tous les sens. Mais dans le bon sens du terme ! On attaque en douceur avec Les Utopistes, ateliers parents-enfants d’initiation au cirque, histoire de se mettre dans le bain. Tandis qu’à 11h, la table ronde Clown’s Corner réunit Fred Blin, Thomas Garcia et Elena Adragna pour une heure d’échanges sur les joies et les doutes du métier. L’occasion de découvrir « ce qui anime les clowns d’aujourd’hui et de prolonger l’expérience autrement« , indique la Cie Gorgomar.

14h… Place à Deux Rien, drame burlesque tendre et gestuel où deux paumés partagent un banc trop étroit et deviennent, malgré eux, les garants de notre imaginaire collectif. Une ode au ratage et à la lenteur, portée par Clément Belhache et Caroline Maydat, comédiens de la Cie Comme Si, qui rappelle la phrase de James Matthew Barrie : « Nous sommes tous des ratés, du moins les meilleurs d’entre nous. »

15h30… Après cette gentille mise en chauffe, on plonge dans la fantaisie musicale circassienne de la Cie Facile d’Excès avec Gros Débit. Quand trois maestros improvisent une partition sans clé ni bémol, où la virtuosité se niche dans la fausse note, et où tout est prétexte au jeu, cela donne une rhapsodie débridée, « sans queue ni tête, sans parole non plus, mais qui va faire du bruit !« 

16h30… Bam ! La Garde Municipale de Nice surgit d’on ne sait où ! Rassurez-vous, elle vient seulement jouer de la musique… Et plutôt deux fois qu’une, à 16h30 et 18h ! Orchestre populaire qu’on rencontre lors des grands évènements de la ville, mais aussi au détour d’un étal de marché, dans les écoles ou les EHPAD, la fanfare déambule ce jour-là en tenue réglementaire, képi sur la tête, dans la Cour intérieur du 109, parce qu’un peu de musique, ça fait toujours plaisir.

17h… Entre ces deux sets, on en prend plein la face avec Kostüm, grâce au trio acrobatique Les Triphasés, une compagnie qui mêle portés spectaculaires et bascule hongroise. Non, ce n’est pas une obscure pratique intime entre adultes consentants, mais une discipline relativement dangereuse qui requiert une bonne puissance musculaire et exige — outre le consentement de chacun à s’y risquer — un écart de poids minimum entre les deux partenaires positionnés de chaque côté d’une planche à bascule.

18h30… En fin d’après-midi, changement de registre, puisque La Bande Passante déroule ses bobines avec quelques projections mêlant des courts métrages contemporains (Open the Door Please et De Sortie) à une œuvre d’un maître du cinéma muet, clown-acrobate impavide face aux formidables catastrophes qu’il déclenchait, et que l’on surnommait « l’homme qui ne riait jamais » : Sherlock Junior de Buster Keaton. Une belle manière de rappeler combien l’art du clown défie les époques et les médiums. Notez qu’une seconde séance aura lieu à 20h.

20h30… C’est le clou de la soirée : le très bizarre et très bon Fred Blin — personnage emblématique des Chiche Capon, tout aussi lunaire dans la série Scènes de ménage —interprète son premier seul en scène : A-t-on toujours raison ? Which witch are you ? Perruque Louis XIV de travers, veste fermée par un porte-manteau, et maquillage de clown en fin de piste, Blin s’autoproclame ici roi du plantage. Il y a des longueurs assumées, du quickchange, des illusions… C’est aussi un spectacle sur la différence : « On dit de l’homme qu’il a du mal à montrer sa vraie nature, rien de moins étonnant quand on sait que la nature, elle-même, a ses propres secrets« , s’étonne le protagoniste. Totalement barré et farfelu, il tente aussi des pas danse piteux, des numéros de cirque tout aussi « réussis », interpelle le public pour savoir l’heure, et par conséquent le temps qu’il lui reste sur scène… Bref, il sensibilise à la spécificité de son art, à ses dangers, à son pathos et à sa splendeur, dans une cascade d’approximations réjouissantes.

Dimanche 28 septembre : Bouquet final

10h… L’ultime journée redémarre par un nouvel atelier des Utopistes, avant de découvrir à 11h, C’est que du bonheur de la Cie Créacirque. Duo aussi complice dans la vie que sur scène, Olivia Remiti et Harold Castelliti offrent jongleries, illusions et acrobaties… Enfin, si leurs émotions ne les rattrapent pas. Avec eux, la scène devient un ring où se règlent les comptes amoureux, mais avec humour et tendresse. Cœur avec les doigts !

14h30… Un autre duo, celui de la Cie Le Poil de la Bête, s’attaque à une thématique assez proche : celle de l’amour sans sexe. L’amitié quoi ! Et la sororité… Dans The One & The one, Anna et Colette, grande et petite, costaude et filiforme, se chamaillent et s’aiment, oscillant entre naïveté et intelligence rusée. Une pièce poétique sur la complexité des relations humaines.

15h30… Place à Mike Tiger, alias Michel le Tigre, alias Philippe Vöhringer, alias le mec qui déboule sur scène affublé d’une combinaison justaucorps façon tigre du Bengale, moustache teutonne sous le nez et chevelure flamboyante : un showman charmeur, raté mais étincelant, crooner disco qui jongle, danse et joue du synthétiseur, seul contre tous. Il donne tout, transpire, glisse, se perd… Sans compter les problèmes techniques qui le dépassent ! Un spectacle énergique et burlesque du CollectiHIHIHIf.

16h30… La Cie Paki Paya nous propulse dans l’univers burlesque des années 70 avec Shake Shake Shake. Au programme : cirque aérien, mât chinois, humour décalé et complicité disco. Mais attention ! Tony et Maikel, duo d’excentriques charmeurs, embarquent à chaque représentation une volontaire du public pour des délires vertigineux. Les coquins…

17h30… « Voilà, c’est fini« , comme le chanterait ce bon vieux Jean-Louis Aubert s’il était parmi nous. Enfin, presque fini. Une dernière gâterie nous est offerte par Carnage Production, la compagnie qui était à l’œuvre dans l’excellent Les demi-frères Grumeaux. Dans Ma vie de grenier, Stéphane Filloque incarne Gaëtan Lecroteux, un cinquantenaire, brocanteur lunaire, au « présent épouvantable » et au « futur compromis« . Un looser magnifique qui, entre cascades domestiques, clowneries et confidences tragiques, dresse le portrait émouvant d’un homme ordinaire, drôle parce que triste, et inversement. On est loin des dangereux demi-frères cascadeurs ici… « Il a deux mains gauches, l’instinct d’un lemming, la souplesse d’une cuve à fuel et une irrésistible envie d’aller mieux« , indique la compagnie. Une satire évoquant un personnage victime de l’abus de confiance, de l’arrivisme et de sa gentillesse… Une fin en apothéose, à la fois tendre et grinçante.

Le rire comme résistance

Gratuit et ouvert à tous, Clown Power repose sur une dynamique collective : celle des artistes, des bénévoles et du public. Et si, comme le dit Denis Lavant, le mot « pouvoir » semble éloigné de toutes ces excentricités fantasques, il y a bien une force à l’œuvre dans cet univers-là : celle de nous faire rire en nous mettant face à « l’inanité de notre société« . Aussi, profitons de ces trois jours pour renouer avec l’enfant que nous avons été, celui qui croyait que tout était possible en ce bas monde, celui qui croyait dur comme fer au merveilleux. Quant aux plus jeunes, ne désespérez pas : l’Humanité est mal barrée, c’est vrai, mais ça ne nous empêche pas d’en rire !

26 au 28 sep, Le 109, Nice. Rens: gorgomar.org – le109.nice.fr

photo: Fred Blin © Fanchon Bilbille