La beauté à l’épreuve du regard

La beauté à l’épreuve du regard

À Nice, le Musée de la photographie Charles Nègre met à l’honneur le travail de Justine Tjallinks, jusqu’au 24 mai prochain. Une première rétrospective pour cette artiste néerlandaise qui questionne les normes de la beauté.

Non seulement la peinture n’est pas morte, mais Justine Tjallinks lui permet d’insuffler une nouvelle vie à la photographie. Gerhard Richter écrivait : « Quand j’ai compris que l’image ne prend vie que par le regard du spectateur, qu’elle n’acquiert du sens que par le regard, j’ai accepté la peinture pour ce qu’elle est. » La photographe, qui vit à Amsterdam, déjoue cette fatalité du seul objectif photographique en mêlant l’atelier au studio, en usant aussi bien du numérique que de la matière picturale elle-même pour énoncer une Vision – titre de l’exposition – qui surgit tout autant de l’œil que de l’esprit. Et la photographie répond ainsi de la même manière à ce que déclarait Léonard de Vinci : « La peinture est une chose mentale. »

L’image résulte alors de cette ambiguïté dans le miroir de deux médiums qui, traditionnellement, s’opposent, mais par laquelle Justine Tjallinks instaure ce que peintures et photographies ne sauraient exprimer à elles seules. Et si Roland Barthes associait la photographie à la mort, l’artiste lui révèle au contraire une autre vie. En effet, elle transforme le plus souvent une femme rencontrée dans la rue en un être de fiction, tel un fantôme vivant qu’elle aurait paré de mystère, d’étoffes, de nudités somptueuses ou de bijoux tristes. Elle crée une mise en scène, farde le visage au point d’en faire un masque et de confondre perles et larmes, en y ajoutant une touche de fantaisie. Silence et mélancolie irriguent un espace souvent construit dans l’alternance du gris et de l’or. Justine Tjallinks, le plus souvent dans la tradition flamande, reprend les portraits de la peinture ancienne ou bien des natures mortes qui sont, dans leur traduction néerlandaise, des vies silencieuses.

Ainsi, vie et mort se dessinent dans un jeu de miroirs et de transformations. Et tout s’accomplit dans le silence pour ces corps abandonnés à leur solitude, oubliés dans un temps disparu, à la dérive des rêves et des sentiments. Pourtant, la photographe, avec minutie, parvient à extraire de l’ombre et de la lumière des créatures drapées d’une auréole de beauté et de mystère qui défie les normes et les codes auxquels nous sommes ordinairement soumis. Parmi ces 61 images, on devine le flottement de l’invisible qui les hante, entre promesse et menace d’une réalité que l’objectif, le pinceau ou la palette numérique leur auraient magiquement offerte ou ôtée. C’est ce trouble qui, ici, nous fascine, car il est le reflet de cet autre que nous portons également dans nos rêves ou nos angoisses.

Chacun de ces portraits de femme contient une mémoire qui s’accorde à la voix d’un peintre disparu. On y entend le souvenir de Balthus, de ses récits indécis et de ses poses claudicantes. Mais aussi l’éternité du temps qui s’abat sur un regard ou des yeux clos. Et surtout l’extrême précision d’un détail anodin qui bouleverse la composition et nous projette vers un ailleurs. Celui-ci surgit en filigrane dans l’œuvre de Justine Tjallinks pour nous confronter à cette énigme de l’autre et de son identité. Question du portrait : qui suis-je ?

Jusqu’au 24 mai, Musée de la photographie Charles Nègre, Nice. Rens: museephotographie.nice.fr

photo : Sandra I, série Surfaces, 2018 © Justine Tjallinks, Galerie Sophie Scheidecker