25 Fév Triangulation à futur variable
La Station accueille une double exposition à voir jusqu’au 25 avril, partagée en deux cartes blanches : À travers la serrure, invitation de 6 artistes faite par le collectif éditeur de fanzines DdD, et Demain, Demain, invitation du collectif Super Issue, également éditeur et concepteur d’expositions, sur le vif.
Nous sommes invité·es à venir poser nos yeux et notre esprit au plus près de la recherche artistique qui se montre par filiation, qui s’émancipe de l’illustration cantonnée aux cases et qui voit en notre futur un présent déjà bien en marche. Dans cette proposition foisonnante où 36 artistes se partagent les grands espaces de La Station, on rencontre de la franche, fraîche et farouche nouveauté.
2D cherche 3D
Le collectif DdD, créé par Clémentine Taupin, Antoine Graff et Clément Morlé fête ses 3 ans et a déjà édité 3 numéros du fanzine Cristal Liquide. De la BD au volume, il n’y a qu’une dimension, et « le point commun des 6 dessinateur·ices invité·es est la saturation chromatique, avec un travail autour de la découpe« , détaille la cofondatrice, également artiste résidente de La Station. Ils sont jeunes, entre 25 et 30 ans, et pour chacun·e d’entre eux·elles, c’est une première exposition dans un lieu d’art contemporain.
Héloïse Farago replace les femmes au centre de la narration des mythes médiévaux, représentant Femme-monstresse ou Sirène, avec comme supports des napperons de papier qu’elle frotte aux crayons. L’objet-support et sa pratique qu’on pourrait dire »domestiques » viennent perturber les clichés avec lesquels on est ravis de se défamiliariser, tout comme cette Dame-Château, réalisée en faïence. Alix LeBoucher vient du design textile et ses motifs sont vibrants comme du fil. Pour l’exposition, elle pousse ses recherches déjà vives sur l’aménagement de l’espace qu’elle aime modulable : elle investit papier, trame et découpe et dessine au stylo des étagères et guéridons à l’échelle 1 qui accueillent ses propres dessins. La couleur est au cœur, jusque dans cette broderie de perles sur papier de soie, délicat.
L’approche de Paul Lemaitre est ludique : cubes et feuilles de bois sont à manipuler comme un puzzle à histoires, où formes et silhouettes sont tendues par un fil. L’attention au dessin est précise, à l’instar des découpes d’orfèvre de Jules Boillot : son approche très ornementale évoque les lignes courbes et motifs floraux de l’Art Nouveau qu’il associe en volutes et pierres montées en bijoux muraux. Les dessins petits formats ultra-colorés d’Evan Barbedette s’apprécient en guirlandes de feuillets peuplés de créatures aux postures figées, comme transcendées par l’intervention de spectres. Recouvrements, ombres et jours emmêlent notre perception qui part en vrille de rêves. Lila Vignot structure ses dessins en les agençant comme des fenêtres, souvent par le collage. Son travail au trait s’avère être une recherche forte sur la trame, le motif, dans des gestes répétés, et a la force de révéler des saynètes abstraites, des traits d’humeur, des détails de l’invisible.

Demain, demain, le futur variable
La carte blanche donnée au collectif Super Issue rassemble des œuvres de 30 artistes, autour d’un futur déjà antérieur. Là fourmillent des évocations apocalyptiques ou ineptes, des références à la science-fiction, à la BD, à la littérature, au cinéma, à la publicité, aux mythologies… Par le dessin, la peinture, la sculpture, la vidéo, les artistes expriment le temps qui boucle, les IA qui nous fascinent, les rapports de force internationaux qui nous noient, les accumulations inouïes de déchets, le vivant qui mute ou disparaît, les représentations dominantes qui dominent (!) en silence, la lumière qui aveugle plutôt que d’éclairer, les écrans qui mangent notre substance… Le chaos ne règne pas encore tout à fait, et même si des valeurs qu’on pensait assises vacillent clairement ou sont prises dans leur chute, la vue d’ensemble est truffée d’humour, de poésie, de couleurs, de clarté.
Le noyau atomique du collectif – environ 8 artistes hyper actifs emportés par l’électron libre Julien Griffaud –, garde un même axe depuis sa création : « Inviter des artistes pour renouveler les propositions et encourager les productions d’œuvres inédites. » Adepte de la micro-édition, notamment des précieuses éditions BAT, le collectif ne connaît pas les contraintes, « accueille l’imprévu » et n’offre quasiment que des cartes blanches aux nombreux artistes invités, tous confirmés.
En parcourant l’exposition, on pense à ces phrases entendues depuis des années, déclinées aux temps futurs – »Si ça continue, on va… » ou »Bientôt, on sera tous… » –, alors que nous y sommes déjà. Ces 30 artistes explosent ces craintes déjà ancrées dans le réel et déploient une exposition en prise directe avec le terreau artistique, bien vivant, déterminé à supporter nos futurs variables, incessamment fantasmés.
Jusqu’au 25 avril, La Station, Nice. Rens: lastation.org
photo Une : Jules Boillot, Le bassin du lac, Feutre et crayon de couleur sur papier, 30 × 40 cm, 2025 © DR