25 Fév Béatrice Heyligers : le hasard et l’émotion, toujours*
La photographe Béatrice Heyligers vient de donner toutes ses photos de théâtre à La Théâtrothèque Gaston Baty qui dépend de l’Institut d’Etudes Théâtrales, le plus important centre de documentation et de recherche sur le théâtre et les arts du spectacle dans le parc universitaire français. Une artiste à l’esprit frondeur qui n’a jamais sacrifié sa liberté au confort ou à la notoriété faciles et qui toute sa vie durant, a capté l’humain derrière l’artiste.
Elle préfère le mot saltimbanque à celui d’artiste. Il exprime parfaitement ce que Béatrice Heyligers a toujours été : une femme libre, indépendante, au-dessus des modes, des réseaux et des petites combines. « Mon rêve, ça aurait été de partir avec un cirque et de vivre en caravane. » Elle aime aussi le mot famille, c’est ce qu’elle a recherché et trouvé toute sa vie dans un monde qui la fascinait : le théâtre, et celui de la culture plus globalement (y compris l’agriculture) ainsi que le révèle son parcours de femme photographe. Comment démarre la vie d’un.e artiste, à quel moment décide-t-on – et d’ailleurs le décide-t-on vraiment – de s’engager dans cette voie-là ?
Je me souviens de notre rencontre, pour mon tout premier article de presse, dans les années 80. Béatrice Heyligers était LA photographe de théâtre, elle avait saisi les personnalités les plus passionnantes de la scène théâtrale française du moment, des écrivains aussi, et sa modestie joyeuse la rendait encore plus unique. Une passionnée fascinée par l’image. Incapable de faire quelque chose qui ne lui aurait pas plu. Viscéralement indépendante. Timide, mais déterminée. « La plus grande qualité, c’est la patience, dit-elle, Et ne pas avoir le hoquet ! (rires) Et qu’on ne me voit pas, j’aime être dans l’ombre. Découvrir des merveilles, les partager et servir de témoin, c’est vraiment ce que je voulais. »
Aujourd’hui, elle vit un moment important : après un an et demi de recherche et de tri, Béatrice a remis la totalité de ses photos de théâtre à La Théâtrothèque Gaston Baty reliée à l’université Sorbonne Nouvelle. Comme Agnès Varda. Et grâce à Sylvie Osman (Cie Arketal) qui l’a conseillée pour que son œuvre photographique entre dans le domaine public. Un an et demi de travail de sélection. Un soulagement mêlé à beaucoup d’émotion. « Les conditions sont merveilleuses. Je garde les droits d’auteur. C’est un endroit qui sert aux chercheurs, aux comédiens, aux metteurs en scène, c’est à la faculté, moi qui fuyais les études ! »
Le coup de foudre
Née en Suisse, père hollandais, mère française, Béatrice passe son enfance à Nice. Tout bascule vers 15-16 ans : quelques secondes d’un plan dans le film Ascenseur pour l’échafaud, une feuille de papier plongée dans un bain, et une image soudain qui se révèle. « J’ai trouvé ça absolument magique et je me suis dit : OK, c’est ça que je veux faire. Comme quand tu rencontres un homme, c’est cet homme-là et ce n’est pas un autre. » Second coup de foudre, toujours au cinéma : Les Enfants du paradis. « C’est dans ce milieu-là que je veux être, et je veux rencontrer Jean-Louis Barrault« , se dit-elle. Une des rencontres inoubliables de sa vie.
Béatrice n’aime pas l’école, donc pas d’études d’art. Elle convainc ses parents de partir à Paris, bosse chez un architecte niçois pour se payer l’aller. Après 3 mois de recherche dans des labos photo, elle éprouve ce monde misogyne : photographe n’est pas un métier de femmes, « allez plutôt apprendre la cuisine« , se souvient-elle. Enfin engagée dans le studio Georges Dambier, Photo de mode & publicité (rue de la Bienfaisance !), elle apprend le métier. « Je gagnais très peu parce que je travaillais à mi-temps. Je n’ai jamais voulu travailler le matin, j’ai tenu ça toute ma vie. » Au bout d’un an, elle en a marre, et veut savoir si elle est capable de faire un reportage. 1966 : direction un kibboutz en Israël. Nourrie, logée, elle participe et capte durant 6 mois la vie des habitants dans plusieurs sites, aux champs, à la cuisine, avec les enfants, dans les fêtes, la vie simple, mais pas que. Retour à Paris. Ses reportages intéressent un magazine néerlandais, mais c’est grâce au photographe Jacques Renoir, son ami d’enfance du Haut de Cagnes, qu’elle va pouvoir en faire sa première exposition, où elle montre aussi ses portraits d’artistes. Celui-ci l’invitera aussi dans son atelier niçois à participer à une exposition collective mémorable en hommage à André Villers en 2023 (Clin d’œil à André Villers).
Paris, le théâtre, le cinéma, la presse… et les agriculteurs
1967. Un ami comédien, Jacques Ancelier, l’introduit dans le monde du théâtre. Elle commence à faire des photos de comédiens. Parmi les premiers, Jean Claude Drouot. Elle n’a pas la télé et découvre la vedette du petit écran Thierry La Fronde. Elle se marre. Commence alors l’amitié d’une vie. Il joue dans Le cimetière des voitures d’Arrabal. Première parution dans le Nouvel Obs. Elle devient photographe de presse pour L’Express, le Point, Les Nouvelles littéraires, la Quinzaine littéraire, Newsweek etc., et shoote de nombreux artistes et écrivains (Prévert, Mauriac, Le Clézio, Chéreau, Ariane Mnouchkine…), travaille aussi dans le monde du cinéma auprès de Marin Karmitz pour qui elle fait les photos de plateau de son premier long-métrage. « Au théâtre, j’ai rencontré des gens fascinants. » Chaque spectacle, avec ses répétitions, se vit comme dans une famille. Les quitter à chaque fois est une douleur.
Des souvenirs marquants ? « Pratiquement pas une photo qui ne m’ait pas apporté quelque chose de gigantesque. » Elle évoque une séance avec le Mime Marceau chez lui. « Il ne voulait pas parler d’argent avec une femme, alors il a demandé à son régisseur qui m’accompagnait de s’en charger. Quand j’ai annoncé mon prix, celui-ci m’a dit que c’était impossible, que je ne serais pas prise au sérieux, qu’il fallait au moins doubler. Le mime Marceau m’a remercié de lui avoir fait un prix. » Béatrice est sidérée, elle qui avait doublé la somme avec tant de scrupules ! « Jean Louis Barrault, c’est à cause de lui que je suis devenue photographe de théâtre. C’est autant le comédien que l’être humain qui m’ont fascinée. Il était le seul à adresser des invitations presse à Madame et pas qu’à Monsieur comme les autres. »
Souvenir aussi de l’écrivain André Pieyre de Mandiargues, Goncourt 1967, si classe quand elle fait tomber une pile de livres chez lui : « Ne vous inquiétez pas Mademoiselle, il est très bien que mes œuvres soient à vos pieds« . Il y avait si peu de femmes photographes dans ce milieu : Agnès Varda, Sabine Weiss, elle. Mais quand on a la passion…
De 1973 à 1975, elle devient la photographe officielle du Festival d’Automne dirigé par Michel Guy puis Alain Crombecque. Le Graal pour une photographe de théâtre ! En parallèle, grâce à des potes journalistes, elle travaille chaque mois pour le journal Jeunes agriculteurs. Elle sillonne la France, passe du théâtre le soir avec Peter Brook, aux champs le lendemain. « J’ai complètement adoré tout ça, deux mondes si différents. Il y avait beaucoup de problèmes dans le milieu agricole et on allait sur place voir ce qu’il se passait. »
Bye bye Paris, retour à Nice
La vie parisienne, le théâtre, commencent à l’ennuyer. Ne pas s’enfermer dans la routine. Nice lui manque. Premier soir de son retour, au cinéma : elle tombe sur Pierre Allard, le fondateur d’Architectes sans frontières qui l’a faite travailler quand elle voulait monter à Paris : hasard génial de la vie, il a besoin de photos pour ses chantiers. Bingo. Elle suivra notamment celui de Sophia Antipolis, de l’hôtel Hyatt Regency. Elle retrouve le Théâtre de Nice en 1977, pour qui elle travaille, de Jean-Pierre Bisson à Jacques Weber. Mais aussi le milieu de l’Art, Ben, qu’elle connait depuis l’enfance, époque labo 32, les artistes de l’école de Nice, Le Clézio, le Mamac, la Fondation Maeght, le Musée Picasso d’Antibes, les Manca avec Michel Redolfi, l’Orchestre Philharmonique de Nice, le Burodujazz de Barney Willen… Elle se met aussi à la vidéo, réalise et monte Le jeu vocal et Dessine-moi la musique avec Guy Reibel, expose souvent (dont Les arts, Mémoire vive en 2015 à Paris), publie souvent (presse et livres).
Théâtre, mémoires vives
C’est le livre mémoire de sa vie-amour avec le théâtre. Les photos sont partout chez elle, elle les regarde. Comment gérer cette matière vive, quel ordre adopter ? Elle se rend compte que mis bout à bout, ces instants ne sont plus figés, mais racontent des histoires. Faire parler de ces images par les gens qu’elle a photographié, voilà l’idée.
Le travail est énorme, elle désespère et part un jour à la plage d’Èze. Le hasard, encore, lui fait rencontrer Bruce Meyer, un comédien de Peter Brook connu 20 ans auparavant. Elle lui parle de son projet, il accepte volontiers et là, magie, les souvenirs remontent, elle l’enregistre raconter ses images de spectacle intense quand Brook a inauguré le Théâtre des Bouffes du Nord. Cette rencontre miraculeuse va la lancer.
Elle contacte ou part revoir des gens perdus de vue depuis 40 ans pour certains, elle qui n’écrit pas retranscrit les émotions de chacun, compare les siennes, et ainsi nait en 1999 Théâtre, mémoires vives que l’éditeur niçois Gardette va publier en respectant les volontés de Béatrice : pas de textes arrangés. Un récit d’amour et de partage, une saisie respectueuse d’un temps où tout est là, à portée de clic, dans une émotion simple. Ce qui a animé toute sa vie de simple photographe freelance.
*emprunt au titre de l’article de Michel Sajn sur la photographe en novembre 1999, année de création de la Strada
photo: à gauche et à droite, Beatrice Heyligers en train de prendre en photo l’installation de Christo à la Fondation Maeght © Brigitte Chéry / au centre, Olivier Kaeppelin et Christo, devant cette même installation © Béatrice Heyligers