25 Fév Ubu Roi : ça Trump énormément
Pour la première fois, le théâtre Anthéa présente Ubu roi. Cette pièce culte, du père de l’absurde Alfred Jarry, résonne tristement avec le chaos actuel. Daniel Benoin, directeur d’Anthéa, a choisi de mettre en scène et en lumière cette pièce de 1896, mais « qui semble avoir été écrite pour notre époque.” Entretien, avant la première le 3 mars.
La création événement de cette saison c’est Ubu roi. Aviez-vous déjà monté cette pièce d’Alfred Jarry ?
Jamais ! Et dans aucun pays au monde. Car il m’arrive très souvent de monter des pièces dans plusieurs pays et dans plusieurs langues en même temps.
Quel déclic vous a décidé à adapter et mettre en scène cette pièce culte ?
Depuis un moment, et cela s’accélère depuis ces dernières années, le monde va très mal. Selon moi, c’est tout à fait le rôle d’un artiste de raconter le monde d’aujourd’hui. J’ai demandé à nombre d’auteurs s’ils avaient écrit une pièce à ce sujet et je n’ai pas trouvé. Et plutôt que d’en faire écrire une, j’ai relu Ubu roi. Je me suis alors aperçu que cette pièce racontait exactement ce que je cherchais : la naissance de la dictature, la fin de la démocratie, comment aujourd’hui certains ne tiennent même plus compte des instances internationales…
Un homme couard, cupide, stupide, cruel, grotesque, vulgaire ? Votre affiche montre clairement Donald Trump, de dos, avec une couronne.
Parmi les autres personnages clés de la pièce, on devinera aussi Melania Trump, en Mère Ubu, ou encore Elon Musk en capitaine Bordure (alias Mélanie Page et Paulo Correia). Les gens vont les reconnaître, mais sans que cela soit clownesque ou caricatural. Par exemple, le Père Ubu portera un costume bleu, une chemise blanche et une cravate rouge, mais n’aura pas la gueule de Trump. C’est le grand comédien et metteur en scène André Marcon qui l’interprète. Le public comprendra tout de suite à qui il a affaire. Cela va même au-delà de ce que j’avais imaginé, il y a plus d’un an, avant de monter la pièce : le Père Ubu répète bien que la seule chose qui l’intéresse c’est l’argent : « Je veux m’enrichir, je ne lâcherai pas un sou. » Or, selon Le Monde, et la presse américaine, le président Trump et sa famille se seraient enrichis d’au moins 1,4 milliard de dollars (1,17 milliard d’euros) depuis janvier 2025 !
Pourquoi les thèmes principaux de cette pièce en cinq actes – la tyrannie, la violence explosive, la géopolitique, l’absurde, la démence… – vous semblent particulièrement importants à mettre en lumière aujourd’hui ?
La démocratie est un processus lent alors que la prise de pouvoir d’aujourd’hui est un processus rapide. Ce qui se passe dans le monde n’est pas de l’ordre de la démocratie ni du droit ni de la constitution. Par exemple, Donald Trump qui va chercher le président Nicolás Maduro au Venezuela et le met en prison : en une nuit, c’est fait ! La dictature technologique est également insupportable.
La version de Ubu roi de la Comédie-Française faisait apparaître le personnage de Jarry, l’auteur. Quels sont vos partis-pris de mise en scène ?
Ma mise en scène reflète une vision très personnelle également. Dans la pièce de Jarry, il existe environ 400 personnages ! Afin de les représenter, j’ai utilisé plusieurs vidéos. Cela donne une ambiance de rêve, ou plutôt de cauchemar, très marquée. Prendre le pouvoir, s’enrichir, tuer des gens… tout cela est très visuel.
Les premiers éléments de cette pièce ont été imaginés à l’origine par des écoliers, afin de se moquer de leur professeur de physique. Que reste-t-il de cet esprit ?
Jarry a écrit ses premiers textes littéraires vers 15 ans. Lycéen à Rennes, il rencontre d’autres élèves et surtout Félix Hébert, professeur très chahuté et futur modèle du Père Ubu. À l’époque, cela pouvait apparaître potache, mais malheureusement, avec notre actualité forte et terrible, cela ne l’est plus.
Le mot « Ubu » et ses déclinaisons sont entrés dans le langage commun, et le dessin de sa tenue également. Vous en êtes-vous servi ?
Le décor représente en partie le Bureau ovale. L’immense tapis montre le personnage créé par Jarry, c’est notre clin d’œil. Côté texte, je l’ai très peu transformé, j’ai effectué très peu de coupes, et j’ai juste ajouté une dizaine de mots. Peu de gens s’en apercevront.
Pour contrebalancer notre époque anxiogène, n’étiez-vous pas tenté de monter quelque chose de plus… léger ?
Notre programmation comporte une grande variété de pièces, mais pour moi c’était clair : mon devoir était de monter ça. Je voulais parler du monde d’aujourd’hui avant qu’il ne disparaisse sous les menaces de ceux qui ont actuellement le pouvoir.
Ubu roi fait partie du répertoire de la Comédie-Française. Comptez-vous l’inscrire durablement dans celui d’Anthéa ?
La pièce va être jouée 16 fois à Anthéa et elle poursuivra sa vie au Théâtre de Paris, au 15 rue Blanche, dans le 9e arrondissement. Difficile ensuite de faire une tournée avec les vidéos à mettre en place. Mon plus grand souhait ? Que bientôt cette pièce ne soit que le mauvais souvenir d’une époque qui n’existe plus…
Jarry, un roi sans divertissement
Alfred Jarry n’a vécu que 34 courtes années. Dessinateur et graveur sur bois, il se fit connaître surtout en tant que poète, romancier, écrivain et dramaturge. Ses œuvres ont l’honneur de figurer dans la Bibliothèque de La Pléiade. Il est également l’un des inventeurs de la Pataphysique, un inspirateur du mouvement des surréalistes et du théâtre de l’absurde. Malade, totalement démuni, en guise de dernière volonté, il aurait demandé un cure-dent…
3 au 21 mars, Anthéa, Antibes. Rens : anthea-antibes.fr
photo : visuel officiel de l’affiche du spectacle Ubu Roi © DR