25 Mar Le culte de la personnalité
Évidemment, comme tout le monde, j’applaudis ceux qui, malgré le carriérisme et la corruption, font l’impossible pour tenter de changer un monde qui en a tant besoin. Mais sans les millions d’humains mobilisés à côté d’eux, que peut-on espérer de leur courage ? En fait, je n’apprécie pas le culte des héros et des surhommes auxquels je ne crois pas.
Les demi-dieux ne font pas l’histoire : leur culte est éphémère. Il est surtout l’indice de nos faiblesses. Sous le règne de Brejnev, un Soviétique de ma connaissance ironisait sur le « culte » qui subsistait malgré l’absence, à cette époque, de toute « personnalité » ! Il convient de s’interroger : pourquoi, dans tous les pays et dans tous les systèmes politiques, dans toutes les organisations humaines, le besoin d’un leader, d’un chef semble-t-il s’imposer et dont il faut chanter en chœur toutes les vertus ? D’où vient cette infantilisation volontaire qui met à genoux le citoyen ordinaire ?
La Boétie, au XVIe siècle, répondait que les courtisans les plus dociles cherchent avant tout à obtenir pour eux-mêmes « quelques miettes » des puissants ! Cette servilité est volontaire. Mais rien n’est aussi simple.
Souvent, sans rien demander ni obtenir, les foules (oubliant qu’elles font aussi un peuple) se soumettent devant le Roi, le Président, le Secrétaire général, le Patron, qui, du haut de leur grandeur auto-proclamée, dictent aux petites gens leur vérité, sans jamais manquer d’invoquer les grands principes, leur Dieu, la paix ou la démocratie… La soumission, l’adoration, la confiance absolue semblent naturelles à ceux qui se sentent impuissants et faibles : ils ont besoin d’un maître pour se sécuriser, et les pauvres semblent avoir besoin des riches pour pouvoir survivre.
Capitalisme ou socialisme, monarchie ou république, le pouvoir personnel, comme le vedettariat dans la chanson ou le football, fait des ravages. Un petit groupe très restreint décide qui doit sortir du lot et rapporter gros. Au sommet de l’État, quelques individus plus ou moins recommandables, en relation avec le monde des affaires, décident de la paix ou de la guerre, c’est-à-dire de la vie ou de la mort de millions d’êtres humains pour des causes incertaines que souvent on ne connaît pas !
Il en est de même pour le patron à la tête de l’entreprise, comme pour le chef de parti qui impose ce qui est bon, ce qui est bien : il n’y aurait pas d’alternative ! Le chef serait la voix du bon sens et toute dissidence serait subversive. Sont ainsi persuadés les braves gens – comme on dit dans le Midi – que les migrants et demandeurs d’asile préparent le « Grand Remplacement », que le climat n’est en rien perturbé et que les pesticides industriels dans nos poumons ne sont d’aucun danger, tout comme les engrais dans notre alimentation.
On admire les Tyrans, si nombreux dans l’Histoire, et les notables de quartier, les chefs de la mafia comme ceux de la famille. On mime les célébrités, produits de Paris-Match, et l’on n’ose ni créer ni inventer. On se refuse à devenir « centre d’initiative ».
Certains, par prudence, sont indifférents à l’enfant abandonné entre les mains des adultes les plus pervers et aux femmes violentées par des barbares prétendant être des hommes ! On est viriliste ou on ne l’est pas.
Espérer en priant, à genoux, devant les vedettes préfabriquées, n’est d’aucune façon une solution. Marx avait raison lorsqu’il disait que la fin de la Préhistoire se fait attendre. Une Histoire plus humaine n’a pas commencé ; les seules questions qui vaillent ne sont pas encore posées : celles de la qualité des rapports humains, celle de l’amour et de la haine, celles soulevées par les sciences et les arts, celles de la vie et de la mort.
Comprendre et refuser, imaginer et inventer, se lever et non se coucher : tel est notre tableau de bord. S’oxygéner l’esprit et non pas l’enfermer, sans caporaliser le quotidien, sans être le valet des marchands. Courir vers l’avenir, sans illusion, en ne comptant que sur nous-mêmes et nos pareils :
nous sommes ceux que nous attendons. Il n’est personne qui puisse nous secourir.