Tiago Rodrigues : ce qui nous relie

Tiago Rodrigues : ce qui nous relie

En 2026, le Théâtre de Grasse et Scène 55, soutenus par le Théâtre national de Nice, se sont associés pour accueillir trois spectacles de Tiago Rodrigues, dramaturge portugais et directeur du Festival d’Avignon, dont le travail combine histoires réelles et fictions, intime et politique. Une plongée entamée en janvier avec Entre les lignes, dans le cadre du Festival Trajectoires, et qui se poursuit en mai avec deux créations : La Distance et By Heart.

Dialogue interplanétaire

2077. Sur Terre, le réchauffement climatique a rendu les conditions de vie de plus en plus difficiles, à tel point qu’une partie de l’humanité a migré sur Mars pour espérer un avenir meilleur. Un père et sa fille, séparés par plus de 225 millions de kilomètres, tentent de maintenir leur relation malgré la distance physique et générationnelle. Voilà le synopsis du dernier spectacle de Tiago Rodrigues, créé avec succès lors du dernier Festival d’Avignon. 

Dans La distance, ce sont deux personnes, deux mondes, deux planètes qui s’opposent. Un père et sa fille, interprétés par Adama Diop et Alison Deschamps, dialoguent en appels longue distance sans se voir. Lui ne comprend pas sa décision de quitter la Terre, alors qu’elle voit l’avenir dans le fait de changer de monde plutôt que de changer le monde. 

Le dispositif scénique est constitué d’un plateau tournant divisé en deux espaces distincts pour les deux planètes respectives. Les deux personnages ne peuvent se voir, tandis que la rotation du plateau permet au public de les voir tour à tour, évoquant le mouvement elliptique des planètes. La création sonore et les lumières du spectacle sont tout aussi remarquables : imaginées en lien avec l’idée de communication à longue distance et le mouvement perpétuel du plateau pour rendre visuellement compte les faces visibles et cachées des planètes. 

Petite pépite de théâtre SF, La distance explore le thème concret du clivage générationnel et existentiel dans un contexte comme celui de la crise climatique. Tiago Rodrigues aborde l’idée malheureusement réaliste selon laquelle l’humanité a atteint un point de son histoire où il est difficile d’espérer que les prochaines générations vivront mieux que les précédentes…

La mémoire en partage

Beaucoup plus « terre à terre », By Heart nous renvoie de prime abord à ce que certains ont vécu comme une corvée à l’école : l’apprentissage par cœur. Avec le temps, la majorité d’entre nous ont d’ailleurs perdu cette bonne habitude – et le sens de cette activité. C’est précisément ce que ravive Tiago Rodrigues, dans By Heart.

À l’origine du spectacle, un geste intime : sa grand-mère, sur le point de devenir aveugle, lui demande de choisir un livre à apprendre par cœur. De cet acte d’amour naît une forme singulière, à la fois auto-biographique et participative. Sur scène, Rodrigues invite 10 spectateurs à mémoriser un poème qu’ils découvrent en direct, tout en tissant des récits autour de sa grand-mère et d’auteurs qui lui sont liés. Peu à peu, des connexions inattendues émergent – de l’écrivain Boris Pasternak à un cuisinier portugais – jusqu’à révéler le choix du texte.

Chaque représentation devient ainsi une expérience unique, façonnée par ceux qui y participent. L’apprentissage se fait sous nos yeux, avec ses hésitations et ses fulgurances, transformant la scène en laboratoire vivant de mémoire et de transmission.

Mais By Heart dépasse le simple exercice scolaire : apprendre par cœur y devient un acte de résistance, contre l’oubli, le temps qui passe et l’effacement. Une manière, aussi, pour un petit-fils, de ré-pondre avec délicatesse à la disparition annoncée de celle qui lui a transmis le goût des mots.

La Distance, 21 & 22 mai, Théâtre de Grasse. Rens: theatredegrasse.com
By Heart, 23 mai, Scène 55, Mougins. Rens: scene55.fr

photo : La Distance, Tiago Rodrigues, 2025 © Christophe Raynaud de Lage – Festival d’Avignon