Châteauvallon-Liberté : la der’ de Charles Berling

Châteauvallon-Liberté : la der’ de Charles Berling

Il y a des saisons qui ressemblent à un passage de relais. Celle de Châteauvallon-Liberté pour 2026-2027 en est l’exemple parfait. Après 15 ans passés à la tête du Théâtre Liberté puis de la scène nationale unifiée, Charles Berling vient de présenter une programmation, constituée d’une soixantaine de spectacle, que l’on peut qualifier de testamentaire.

Pas de panique, Charles Berling était en pleine forme pour dévoiler sa dernière programmation. Il quittera néanmoins ses fonctions de directeur à l’issue de cet été 2026. « Une décision difficile mais sereine » a-t-il souligné, mûrie de longue date, et animée par la conviction qu’une institution culturelle « doit savoir se renouveler et transmettre« . Depuis l’ouverture du Liberté en 2011, puis son rapprochement avec Châteauvallon en 2015, Berling aura défendu une scène ouverte sur le monde, exigeante mais populaire, où les grandes questions de société ont toute leur place. « Je suis content que mon départ coïncide avec une saison tournée vers l’avenir« , structurée autour de trois Théma, ces cycles de réflexion devenus la signature de la maison toulonnaise.

Le pouvoir, fil rouge d’un héritage

Plus qu’un énième sujet de programmation, le Théma #53 – Le Pouvoir ? apparaît comme la synthèse du projet porté par Charles Berling depuis 15 ans. Dans un contexte où les démocraties vacillent, où les idées brunes reprennent de la vigueur, où les rapports de domination se recomposent, et où la politique devient un spectacle navrant, la scène nationale choisit d’interroger les mécanismes de l’autorité, de l’emprise et de la résistance, entre octobre et décembre 2026.

Le temps fort en sera incontestablement Huit rois (nos présidents). Cette ambitieuse saga théâtrale entreprend de raconter l’histoire de la Ve République à travers ceux qui l’ont incarnée. Entre théâtre documentaire, satire et fiction, elle transforme les présidents français en véritables personnages dramatiques. Sur la séquence proposée à l’automne, seul 3 présidents se « présenteront » devant le public. Sous la plume de Léo Cohen Paperman, La Vie et la mort de J. Chirac, roi des Français prend la forme d’une comédie douce-amère, Génération Mitterrand illustre une période pleine d’espoir, tandis que notre actuel souverain est projeté en 2058 dans une étonnante Thérapie d’Emmanuel Macron, où le chef de l’État règle ses comptes avec son propre héritage. Derrière l’humour, la série pointe surtout notre rapport collectif au pouvoir et à ceux qui l’exercent.

Cette réflexion se poursuit avec Magistral·e·s d’Alexandra Cismondi. Inspiré de faits réels, le spectacle prend la forme d’un procès participatif où le public est invité à devenir juré. Consentement, responsabilité, justice : la scène se transforme en agora contemporaine, obligeant chacun à prendre position.

Autre rendez-vous majeur, Alfred Dreyfus – Le combat de la République de Philippe Collin et Juliette Médevielle revisite l’une des plus retentissantes affaires judiciaires françaises. Entre récit historique, archives sonores et théâtre radiophonique, la création rappelle combien les institutions démocratiques restent fragiles lorsqu’elles cèdent à la peur, à l’antisémitisme ou à la raison d’État.

En clôture du cycle, L’Abolition des privilèges nous replonge dans la nuit du 4 août 1789. En faisant résonner les débats révolutionnaires avec les inégalités contemporaines, cette adaptation du roman de Bertrand Guillot par Hugues Duchêne pose une question aussi simple que dérangeante au public, placé autour de la scène tels que l’étaient les différents représentants de cette Assemblée nationale constituante : quels privilèges serions-nous prêts à abandonner aujourd’hui ?

Manger, un acte politique

Le Théma #54 – Les pieds dans le plat ! prolonge naturellement cette réflexion sur le pouvoir, en déplaçant le regard vers nos assiettes. Car derrière chaque repas se cachent de nombreuses questions : transmission, identité, économie ou domination…

Le lien est particulièrement évident avec La Pastasciutta antifascista de casa Cervi. Cette création de Floriane Facchini raconte comment une famille de résistants italiens célébra, en 1943, la chute de Mussolini en préparant des pâtes pour tout son village. Ici, cuisiner devient un acte de liberté, presque révolutionnaire. Un spectacle où l’on mange véritablement, et donc avec une jauge minuscule. Alors, amateurs de bonne chère et de débats, hâtez-vous ! 

Plus festif mais tout aussi politique, Carton plein d’Arthur Perole transforme le théâtre en gigantesque loto-cabaret. Entre danse, humour et participation du public, le spectacle célèbre le partage et la convivialité tout en questionnant nos habitudes collectives. Bref, de janvier à mars 2027, la scène nationale explorera l’alimentation comme un miroir de nos sociétés : agriculture, climat, mémoire, mondialisation ou plaisir de la table se retrouveront au cœur des interrogations.

Écouter le monde autrement

Avec le Théma #55 – Ce qui bruit en nous, la saison se clôturera dans une dimension plus intime. Le titre est directement inspiré de Toujours cela bruit en moi de Lo Guénin, une création sonore qui explore les métamorphoses de l’adolescence et les voix qui nous construisent. Parmi les autres propositions, citons aussi CANCEL BERTHA de Jan Martens, qui fait du corps lui-même un instrument de percussion, brouillant les frontières entre mouvement, rythme et silence.

La saison sera également ponctuée par deux festivals récurrents sur la scène toulonnaise. À l’automne, le Festival In&Out, en collaboration avec Benoit Arnulf et son association Les Ouvreurs, réaffirmera son engagement en faveur des cultures queer, avec notamment Romancero Queer de Virginie Despentes, Mérou de Lou Trotignon ou encore Décoloniser le dancefloor d’Habibitch. Au printemps, Passion Bleue #7 poursuivra lui son dialogue entre arts et sciences autour de l’océan, en résonance avec le thème du son du Théma #55.

Puis, il y aura Histoire du soldat, œuvre de Stravinsky que Charles Berling mettra lui-même en scène. Une première incursion dans l’opéra pour celui qui aura consacré 15 ans à faire rayonner cette maison. Une manière élégante de refermer la boucle: non pas en directeur, mais en simple artiste. Le cœur sans doute un peu serré, mais léger du sentiment du devoir accompli.

Rens: chateauvallon-liberte.fr

photo : Pastasciutta antifascista de Casa Cervi © Christelle Calmettes