20 Juil Le Carré Sainte-Maxime : une saison pour faire corps
En préparant cette nouvelle saison, Valérie Boronad, directrice du Carré Sainte-Maxime, dit avoir vu revenir une même question : comment être ensemble ? Comment transmettre, relier les générations et les imaginaires ? La saison 2026-2027 y répond par une programmation d’une trentaine de spectacles, marquée par de nombreuses créations, parfois encore inédites au moment de boucler l’affiche. Un pari, mais aussi un geste de confiance envers les artistes, les publics et cette part d’inconnu qui fait battre le spectacle vivant. Morceaux choisis.
Clubbing et rituels collectifs : le corps à l’honneur
Parce qu’il engage la présence, l’écoute et l’abandon de soi, le travail du corps est l’un des moments les plus évidents du vivre-ensemble : il démontre comment des individualités peuvent composer un mouvement commun sans renoncer à leur singularité. Aussi, ouvrir la saison avec de la danse s’imposait naturellement : le 2 octobre 2026, le public découvrira In the Brain, la dernière création de l’Israélien Hofesh Shechter, l’un des plus grands chorégraphes actuels, habitué du Carré, où il est venu présenter ses œuvres à maintes reprises. Inspirée par le clubbing et pensée comme une cérémonie spirituelle, la pièce confiée à la jeune compagnie Shechter II promet une plongée électrique dans le mouvement, où le collectif devient une force de transe. La soirée donnera aussi le ton du premier des « temps forts » du Carré qui jalonneront la saison : soit un avant et un après-spectacle, avec repas proposé par le Café Léon, piste de danse, boule à facettes et DJ.
Elle aussi est originaire d’Israël : Sharon Eyal sera accueillie pour la première fois au Carré avec Delay the Sadness. Formée à la Batsheva Dance Company, comme Shechter, et installée en France avec sa compagnie S-E-D, elle déploie ici une pièce pour 8 interprètes, traversée par la perte, la solitude et une gestuelle immédiatement reconnaissable : corps cambrés, demi-pointes, tension extrême.
Dans un autre registre esthétique, Jann Gallois lancera 2027 avec Imminentes. La chorégraphe, qui codirige le Centre chorégraphique national de Montpellier aux côtés de… Hofesh Shechter, propose une pièce pour 6 danseuses, nourrie par La puissance de la douceur d’Anne Dufourmantelle. Hip-hop, écriture contemporaine et sororité y composent un manifeste contre la violence du monde.
Grand nom de la scène française, Philippe Decouflé présentera quant à lui Entre-temps, roman chorégraphique joyeux et mélancolique sur le temps qui passe et les corps de tous âges. Accompagné de complices de longue date, et d’un groupe de 25 danseurs locaux (avis aux amateurs !), ce spectacle lui permet de revenir sur son propre parcours, avec notamment un clin d’œil à la mémorable cérémonie d’ouverture des JO d’Albertville qu’il avait signée en 1992.
Et puisqu’on parle de Jeux Olympiques, Maud Le Pladec, chorégraphe de la cérémonie des JO de Paris 2024, dirigera le CCN-Ballet de Lorraine dans Static Shot / A Folia. Dans ce diptyque, 22 danseuses et danseurs dynamisent une expression corporelle irriguée de pulsation pop, d’énergie baroque et de traditions festives portugaises.
Un théâtre engagé, classique et contemporain
Le théâtre ouvrira fort, le 9 octobre, avec Léviathan de Lorraine de Sagazan et Guillaume Poix, ovationné au Festival d’Avignon 2024. À partir d’un long travail documentaire, le spectacle interroge les failles de la justice et la brutalité des comparutions immédiates, tout en faisant glisser le réel vers un espace presque fantastique, entre tribunal, cirque et tragédie-ballet. Un spectacle engagé qui se déroule sur un plateau recouvert de terre battue et intègre sur scène un cheval destiné à alléger un propos plutôt pesant.
Autre morceau de choix – et quel morceau ! – avec Lorenzaccio, pièce monumentale de 3h20. Cette création transpose l’œuvre d’Alfred de Musset et George Sand dans notre réalité politique moderne pour interroger la tyrannie, la résistance et l’état de nos démocraties. Une adaptation signée David Bobée, déjà venu à Sainte-Maxime avec Don Juan.
Molière, justement, sera convoqué à deux reprises. Robin Renucci, directeur de La Criée à Marseille, mettra en scène L’École des femmes, avec l’inénarrable François Morel, pour faire entendre la modernité d’une comédie sur l’émancipation. Puis Muriel Mayette-Holtz, directrice du Théâtre National de Nice, proposera Les Fourberies de Scapin dans une version conservant le texte intégral tout en l’installant dans une station-service abandonnée, 2CV comprise.
Le théâtre familial aura aussi son chef-d’œuvre avec Le Petit Chaperon rouge de Joël Pommerat, conte d’apprentissage sur la peur et le désir de grandir, avec une héroïne toute vêtue de… blanc.
Cirque, magie, musique : l’art du mélange
La saison fera également une belle place aux formes hybrides, comme Yé ! (L’eau) du Circus Baobab, épopée acrobatique portée par 13 artistes guinéens autour de la préservation de l’eau et du partage des ressources. Le Cirque Le Roux présentera quant à lui Nature Morte, entre théâtre physique, acrobatie dépouillée, humour noir et poésie visuelle. Et Les 7 Doigts débarqueront de leur Québec natal pour The Attic, un voyage dans les souvenirs d’enfance. Au carrefour du théâtre et de la magie nouvelle, Yann Frisch reviendra pour sa part avec Poussières, spectacle fantastique interrogeant notre rapport au réel, à l’invisible et à ce que l’on croit percevoir, à travers l’histoire d’un couple traversé par des visions et hallucinations.
Enfin, la musique jouera la carte du grand écart assumé. Parmi les invités : Justina Lee Brown, voix de feu née à Lagos, dont le timbre n’est pas sans rappeler celui d’une certaine Nina Simone ; Félix Radu et son romantisme de slam-poète ; André Manoukian avec La Sultane, un hommage à ses racines arméniennes ; Abd Al Malik qui célébrera les 20 ans de Gibraltar ; ou encore Souad Massi et son dernier album Zagate, dans lequel folk saharien et rock regardent le chaos du monde sans renoncer à l’espoir. Bref, autant de rendez-vous destinés à soutenir une idée simple : désirer vivre ensemble n’est qu’un petit pas pour l’homme, mais serait un pas de géant pour l’humanité.
Rens: carre-sainte-maxime.fr
photo : In The Brain © Todd MacDonald