Ganne, c’est capital !

Ganne, c’est capital !

Jean-Baptiste Ganne expose à l’Espace À VENDRE jusqu’au 18 septembre. Engagé, ironique et conceptuel, ce photographe de formation est un plasticien rare. Il nous offre un regard atypique sur cette société où le mot “valeur” reste d’une ambiguïté qui fait de plus en plus débat… Mais de quelle(s) valeur(s) parlons-nous ?

Né en 1972 à Gardanne, Jean-Baptiste Ganne vit et travaille à Marseille. Formé d’abord à l’École Nationale de la Photographie à Arles, puis à la Villa Arson à Nice, il expérimente diverses voies d’expression et n’hésite pas à marier les genres : écriture, lectures-performances, installations sonores, photo et vidéo. Son activité d’artiste s’articule autour de “la représentation du politique et la politique de la représentation” comme, par exemple, dans Le Capital Illustré (illustration photographique du livre de Marx). Il s’agit d’interroger plus précisément la dialectique entre l’image et le langage. Artiste pluridisciplinaire, il s’attache également à favoriser les rencontres entre artistes et disciplines comme au sein de La Station à Nice, collectif d’artistes dont il est l’un des animateurs, notamment depuis la réouverture aux abattoirs de Nice en 2009. En résidence à la Rijksakademie à Amsterdam en 2003 et 2004, il a été pensionnaire à la Villa Médicis à Rome de 2006 à 2007.

Nous avons rencontré Jean-Baptiste Ganne, qui nous a fait visiter son exposition Schalzbildung à l’Espace À VENDRE. Bertrand Baraudou, directeur du lieu, souhaitait depuis longtemps le voir exposer, mais c’est lorsqu’il a vu le grand mur repeint du Château (le plus grand des trois espaces de la galerie) qu’il s’est dit qu’il serait possible d’accrocher ce fameux et imposant Capital illustré.

Le Capital illustré, JB Ganne, vue de l’exposition Schatzbildung, Espace A VENDRE © E. Strano

Il y a peu d’endroits où je peux le faire. Je ne l’ai pas mon-trée depuis plus de 10 ans. C’est une illustration du Capital de Marx, en photographie. Chaque image est un chapitre du livre. Et le public a le plan, polycopié, distribué dans l’espace d’exposition. Parce que ça fonctionne avec. C’est un truc qui fait rire ou pas ! Entre 98 et 2003, j’ai recommencé à faire de la photographie en extérieur, dans le monde, avec la grille de Marx devant les yeux, c’est-à-dire celle du Capital. Ce n’est pas un livre politique, mais bien un livre d’économie qui ana-lyse le fonctionnement d’une société, en particulier la société européenne dans les années 1860. Ce n’est pas comme les ouvrages politiques de Marx, Le Manifeste ou des textes du même genre… Le Capital, c’est juste une description d’un fonctionnement. Alors j‘ai pris cette grille-là et j’ai regardé la société de la fin du 20e siècle à travers la relecture de Marx par Guy Debord, qui dit dans La société du spectacle : “Le spectacle est le capital à un tel degré d’accumulation qu’il devient image“. En fait c’est ce qui se joue là-dedans : moi, je voulais photographier le capital et quand j’arrivais quelque part il se donnait comme image, il devenait image lui-même…”

Il faut savoir que ce Capital Illustré existe sous deux formes : un livre, en version française (épuisé), allemande et anglaise, et ce mur avec 48 photographies. À l’époque de sa création, Jean-Baptiste était “jeune artiste” et devait faire beaucoup pour s’en sortir. C’est lors d’un de ses nombreux petits boulots qu’il a pris certains de ces portraits dans une entreprise. Un de ceux-là est très cinématographique, la personne ressemble à Bill Gates… Et puisqu’il devait faire des portraits, il en a profité pour en “voler” certains. Plus loin, se rappelle-t-il, il était photographe pour un mariage, tandis qu’un autre cliché est celui d’un attentat du FLNC qui avait fait sauter la poste de Nice. Il tirait lui-même les photos à l’époque, grâce au laboratoire photographique de son école à Arles… Il avait alors 28 ans.

Quand on lui demande si ce Capital illustré prendra de la valeur, sa réponse est aussi étonnante que cette installation photographique : ‘Je m’en fous de la valeur, même intellec-tuelle, parce que toute cette exposition est liée à la notion de valeur ! Cet espace s’appelle Espace À VENDRE… Tout est à vendre, et moi, je n’ai pas une œuvre qui est très «à vendre». Du coup, je cherche ! Tout est en trois exemplaires, et certaines pièces ne sont plus vendables parce que les deux premiers exemplaires ont déjà été acquis. Quant au troisième exemplaire, il est insécable, je garde le tout. En fait, Rabobank (banque néerlandaise qui a une collection d’art contemporain très importante) a failli l’acheter quand j’ai été exposé aux Pays-Bas. Je me posais des questions : Rabobank veut l’acheter ? C’est bizarre… Et au dernier moment, quelqu’un a dit : “Non, je crois qu’on ne va pas l’acheter”. D’un certain côté, ça m’a soulagé. En fait, j’aurais aimé Beaubourg, un musée national. C’est bête, mais pour moi c’était le Graal ! Un musée où j’allais quand j’étais enfant. C’est là où j’ai découvert l’art. Mais ça n’a pas marché.”

Medicis, JB Ganne, vue de l’exposition Schatzbildung, Espace A VENDRE © E. Strano

Dans une autre partie du Château se trouve une étrange photo, une miniature et sur le sol : un cube transparent rempli d’emballages… “En 2007, je suis invité par le Ministère des Affaires étrangères qui organise une exposition à Rome dans les bâtiments qui appartiennent à la France : Le Palais Farnèse, la Villa Medicis, St Louis des Français, Saint-Nicolas-des-Lorrains. Il y avait un ensemble de gens assez connus et de jeunes artistes. On me propose d’intervenir sur une citerne qui se trouve sous la Villa Médicis… Elle date de l’époque romaine, bien avant que les Medicis n’achètent la bâtisse. C’est là où ils stockaient de l’eau, et c’est la raison pour laquelle ils l’ont achetée. Je rentre dans ce truc qui est magnifique, il y a toujours de l’eau qui coule. Je ne vois pas ce que je peux faire tellement c’est beau. “Combien d’argent vous me donnez pour faire quelque chose là-bas ?” Ils me répondent 10 000 euros… Très bien ! On va donc à la banque d’Italie, la Zecca dello Stato, et je leur dis “Cambiamo tutto” en pièces de 10 centimes. J’ai alors jeté les 100 000 pièces de 10 centimes et j’ai exposé le budget de production. Pour tout un tas de raisons, si j’avais fait une grossesculpture en bronze, j’aurais pu la récupérer, puisque c’était le budget de production, mais comme c’était du numéraire, c’était compliqué… Alors j’ai récupéré l’emballage des pièces, c’est 2500 rouleaux exposés ici même. Donc si vous voulez refaire cet objet, il faut 10 000 euros, et moi j’offre la boîte ! Mais ça, je ne le vends pas, alors que c’est le seul truc que les gens veulent acheter dans l’expo.”

Windhandel, JB Ganne, vue de l’exposition Schatzbildung, Espace A VENDRE © E. Strano

Un autre mur est investi par des dessins de tulipes mêlées à des représentations d’émeutiers. “Ces dessins datent d’il y a 2 ou 3 ans et que j’ai rajoutés dans le dialogue avec les trois autres pièces. Ce sont des collages que je fais sur mon ordinateur entre des éléments de gravures de tulipes hollandaises du 17e siècle et des photographies tirées d’émeutes à Athènes en 2008. Les tulipes symbolisent un moment particulier, une crise spéculative qui a lieu à Amsterdam en Hollande au dé-but du 17e siècle, où cette fleur devient un objet de luxe, un objet qui permet de montrer qu’on est riche. Du coup les gens achètent les bulbes, les oignons, et se les revendent les uns aux autres… Ça devient tellement cher qu’en 1637 un bulbe coûte le prix d’une maison avec une écurie, des chevaux et un bateau sur le grand canal d’Amsterdam. Et tout d’un coup quelqu’un se demande où est le bulbe. On ne sait pas s’il est à Utrecht, à La Haye, ou je ne sais où. Alors, tout le marché s’est écroulé… Imaginez une grande maison aujourd’hui surle grand canal d’Amsterdam qui coûte, je ne sais pas, 10 mil-lions d’euros, et du jour au lendemain elle passe à 10 euros ! Galbraith, un économiste un peu hétérodoxe, prend ce modèle-là pour penser ce que sont les crises spéculatives. C’est ce qui a suscité les émeutes à Athènes en 2008, la crise des subprimes, c’est une crise spéculative comme celle de 1637. J’ai donc essayé de marier ces deux trucs, pour essayer de constituer une histoire du capitalisme qui puisse rentrer dans un format de 30x 40 cm… Quand je récupère les gravures hollandaises sur internet pour faire les collages préparatoires, il y a beaucoup de variétés, c’est très riche. Certaines ont été faites par des artistes pour illustrer la plante qui allait sortir de l’oignon. Et certains de ces artistes ont participé à cette spéculation en achetant des bulbes. C’est du jeu en fait, du gambling. C’est exactement comme si les artistes étaient prêts à dessiner le truc pour acheter eux-mêmes des bulbes parce qu’ils y croyaient à ce truc !

Vendesi, JB Ganne, vue de l’exposition Schatzbildung, Espace A VENDRE © E. Strano

On atteint un sommet dans l’ironie avec cette sorte de pan-carte d’agence immobilière qui joue avec l’ambiguïté du nom de la galerie qui trouve son origine de l’affichage de ce genre de panneau dans l’ancien local qu’elle occupait. Un local où Jean-Baptiste Ganne avait déjà “sévi” ! “Bertrand m’avait proposé de faire quelque chose dans l’ancienne galerie qui s’appelait déjà Espace À VENDRE. Alors je me suis dit : je vais vendre la galerie. J’y ai inscrit mon nom et à l’époque, c’était un autre numéro de téléphone. Mais ma crainte était de savoir combien elle coûtait… Bertrand Baraudou ne m’a jamais demandé : “Combien coûte ton œuvre ?” C’est lui qui aurait dû me demander combien coûtait mon œuvre ! Eh bien, non… Alors, là, on l’a changé, aussi parce que j’ai changé de numéro de téléphone… Puis je l’ai mis comme un petit soleil, comme ça…”

Et lorsqu’on demande à l’artiste : la valeur ? Quelle valeur ? Les valeurs ? Quelles valeurs ? “C’est le caractère fétiche de la marchandise qui est la base ! Pourquoi je vais payer 2500 balles un truc où y’a marqué “Vendesi” (à vendre) avec un numéro de téléphone, ça n’a aucun sens… Mais Bertrand y croit encore… Il me donne encore un espace !

Jusqu’au 18 sep, Espace À VENDRE, Nice. Rens : espace-avendre.com

(photo Une : JB Ganne, vue de l’exposition Schatzbildung, Espace A VENDRE © E. Strano)

Tags: