Vita Nuova ! Le futur derrière nous…

Vita Nuova ! Le futur derrière nous…

À Nice, deux expositions miroirs nous parlent de l’Italie : Vita Nuova. Nouveaux enjeux de l’art en Italie 1960-1975, au MAMAC, et Le Futur derrière nous, à La villa Arson, qui présentent les «héritiers» italiens de cette période.

L’Italie entre 60 et 75, fut marquée par un mouvement aussi artistique, qu’intellectuel et progressiste. Pier Paolo Pasolini qui en fut une grande figure fut sauvagement assassiné, car la démocratie chrétienne, et surtout l’extrême droite, ont nié sa pensée et celle de ses congénères de gauche. Dans une période où être de gauche, c’est être « radical » en France, rappelons-nous ces années créatives et progressistes avec Hélène Guénin (directrice du MAMAC de Nice) et Eric Mangion (directeur artistique de la Villa Arson – Centre National d’Art) que nous avons rencontrés.

Si le MAMAC et la Villa Arson collaborent ponctuellement, ils affichent ici une franche collaboration sans pour autant perdre leurs identités respectives. En fait, tout s’est fait naturellement : à partir d’une proposition de Valérie Da Costa, commissaire de l’exposition Vita Nuova, la Villa Arson avec l’aide de Vittorio Parisi (nouveau directeur des études et de recherche de la Villa) a suggéré de prolonger celle-ci de manière idéologique, autour des principes, idées, utopies des années 70, et de voir comment les artistes des années 90-2000 se les sont réappropriées (ou non), sous le commissariat de Marco Scotini.

Le titre Vita Nuova est emprunté à celui du livre de Dante (1) qui, avec cette œuvre, a composé une nouvelle page de l’histoire de l’écriture. L’exposition raconte l’histoire d’une génération qui en 1960 commence à percer, fait des expositions à Milan, à Rome et à l’international, comme une forme de renouveau de l’Italie. Le MAMAC, de par son éthique, n’en a pas pour autant oublié l’arrière-plan social et politique de ce temps. L’enjeu était donc de mettre en lumière l’apparition d’une nouvelle génération d’artistes dans le contexte de la naissance d’une société de consommation, d’une conscience écologique aussi. Au moment où les villes se transforment et où l’industrialisation de l’Italie se fait à marche forcée, le paysage change, la qualité de vie aussi. Les artistes vont jouer avec ça et vont retravailler sur une espèce de nature artificielle. C’est l’apparition d’un art de la performance. C’est à la fois un regard critique et une perte d’euphorie, comme le souligne Hélène Guénin : « D’ailleurs la proposition de Marco Scotini est remarquable, car : qu’est ce que cette révolution artistique, la Vita Nuova, a fait 20 ou 30 ans après ? » Et de rajouter : « Je trouve qu’avec les titres Vita Nuova et Le Futur Derrière Nous, tout est presque dit« . Il est important de savoir ce qu’est cette scène italienne, très proche voisine qui nous ressemble à de nombreux égards. Parce qu’entre ce qui se passe, autour de la société de consommation et de l’image, en Italie à cette époque, et nos nouveaux réalistes, il y a de nombreuses similitudes. Mimmo Rotella, qui a eu droit récemment à sa monographie au MAMAC, ne fait-il pas le lien entre tous ?

La France jusqu’à présent avait quelque peu boudé l’Italie, le catalogue de Vita Nuova le démontre bien. Il faut remonter à 1982, au Centre Pompidou, pour retrouver la dernière grande exposition qui offrait un panorama sur l’art italien en France, laissant ensuite passer 40 années sans vrai regard historique ou contemporain sur la réalité de cette scène. Au MAMAC aussi, Gilbert Perlin avait programmé des expositions sur des artistes transalpins comme Gilberto Zorio, Anselmo, Calzolari. La plupart des grands-maitres de ces années 60 et surtout l’Arte Povera ont eu leur expo sur le grand plateau du Mamac au fil des années. « La nostalgie de ce courant semble avoir limité l’intérêt français pour la scène contemporaine italienne. Il y en aura dans l’exposition, mais on apprendra beaucoup sur le reste de cette scène que l’Arte Povera semble avoir effacé dans les esprits français« , souligne Hélène Guénin.

Un assassinat, un coup d’arrêt…

L’exposition de la Villa Arson analyse cet effacement, c’est pour cette raison qu’elle s’intitule Le Futur Derrière Nous. Une sorte d’oxymore/paradoxe qui pose une question essentielle : comment cet héritage très fort, idéologique, politique et artistique des années 60-70 a-t-il complétement disparu au sein même de l’Italie, pendant plusieurs décennies ? Mais aussi comment une nouvelle génération se l’approprie de manière très différente ? Marco Scotini, commissaire de cette exposition, estime que les artistes présentés à la Villa Arson sont tous des héritiers de ceux présentés au MAMAC. Car si l’exposition Le Futur est derrière nous est dévolue à la scène artistique italienne des années 1990 et 2000, Vita Nuova s’arrête à cette date butoir de 1975, marquée par l’assassinat de Pier Paolo Pasolini, par des membres de l’extrême droite qui ont transformé cet assassinat en un rituel païen sauvage et cruel (2). Cette mort tragique marque la fin d’une histoire, car le poète-écrivain-cinéaste était l’un des moteurs de ce grand changement italien.

Hélène qualifie l’arrivée de Pasolini sur la scène politique et artistique de la manière suivante : « Tout à coup quelqu’un qui vient d’une classe hyper populaire va savoir faire le lien entre son amour du foot, son amour pour les ragazzi de Rome et les quartiers, porter un regard sur les enjeux politiques de son temps, et dialoguer avec les plus grands intellectuels de son époque. Bref, qui deviendra une vraie figure politique« . L’artiste italien occupe d’ailleurs une place particulière dans l’exposition du MAMAC : « Il est présent à la fois à travers les films quasi sociologiques qu’il réalise à l’époque comme Comizi d’amore (1964), dans lequel il filme dans la rue des Italiens toutes générations et leur pose des questions sur leur vie sexuelle. Il est génial ce film ! C’est un bijou de témoignage sur l’Italie populaire de l’époque, sur cette espèce d’entre-deux où l’on sent le conservatisme et les choses qui bougent en même temps. » Hélène Guénin évoque également sa proximité avec Fabio Mauri, l’artiste représenté sur l’affiche de l’exposition. « Ils ont été de très grands amis et ont travaillé ensemble sur la question de l’antifascisme et du fascisme qui était encore présent, très fort dans l’Italie de cette époque, avec les années de plomb, etc. Toutes Ces questions sont évoquées à travers les artistes choisis, et Pasolini est vraiment cette figure qui irrigue le choix de Valérie Da Costa de s’arrêter à 1975. C’est un peu la fin d’un moment de résistance. »

Francesco Jodice, La notte del drive in, Milano spara, 2013, film HD © DR

Passé/présent, un double filtre

Si Vita Nuova présente aussi bien des collages, que de la peinture, des vidéos, ou des films, car en l’espace de 15 ans, les mediums ont évolué, Le Futur derrière nous présente les oeuvres d’une vingtaine d’artistes des années 1990 à nos jours, parmi les plus important.es des dernières générations, utilisant toutes sortes de médium (peintures, installations, vidéos, arts sonores, performances). « Ce que je trouve vraiment intéressant dans cette période – je le savais un peu par le prisme de la poésie, et notamment de la poésie concrète et sonore –, c’est qu’elle constitue vraiment un temps d’expérimentation complétement dingue dans des champs artistiques beaucoup moins formels que les expositions dans les galeries« , poursuit Eric Mangion. « Je pense notamment à Nanni Balestrini, cet artiste décédé il y a très peu de temps, que je trouve absolument génial, et que Nathalie Quintane, poètesse française, a remis au goût du jour il y a très peu de temps (3). Deux artistes le « reprennent » dans l’exposition à la Villa. J’ai l’impression qu’il y a beaucoup de choses qui vont ressortir et qui sont de l’ordre soit du peu connu, ou du mal connu, soit complètement de l’underground ou de l’expérimental tout simplement. Dans Le Futur derrière nous, on parle aussi beaucoup du mouvement antipsychiatrie traditionnel qu’il y a eu en Italie dans les 70’s. Ce fut visiblement assez mémorable, comme me l’a raconté l’artiste Gianfranco Baruchello, il y a quelques années déjà. C’est une histoire que je ne connaissais pas du tout, un mouvement fondamental pour la société italienne et qui est arrivé 5 ans plus tard en France. Il a eu un impact énorme grâce aux philosophes français d’ailleurs, dont Jean-François Lyotard qui a vraiment travaillé en Italie avec des intellectuels pour réformer le système psychiatrique. » En effet, les artistes invités ont choisi d’aborder des sujets tels que la psychiatrie donc, mais aussi la transformation du travail, du genre, des espaces urbains, de l’écologie, de la pédagogie, à travers le filtre double passé/présent.

Vita Nuova. Nouveaux enjeux de l’art en Italie 1960-1975. Commissariat Valérie Da Costa. Jusqu’au 2 octobre 2022, MAMAC, Nice. Rens : mamac-nice.org
Le Futur derrière nous. Commissariat : Marco Scotini, assisté de Arnold Braho. Du 12 Juin au 28 août 2022, Villa Arson. Rens : villa-arson.fr

(1) La Vita nuova ou la Vie nouvelle est la première œuvre sûrement authentique de Dante Alighieri. Elle fut écrite entre 1293 et 1295. C’est un prosimètre, c’est-à-dire un texte dans lequel alternent vers et prose
(2) Dans son livre Pasolini, massacro di un poeta, Simona Zecchi a démontré que Pasolini fut bien assassiné de manière atroce pour des raisons politiques et non du fait de son orientation sexuelle
(3) Tranquillo, Nanni, ne faremo un’altra, dans Chaosmogonie de Nanni Balestrini (Éditions la Tempête, 2020) – Préface de Nathalie Quintane

photo Une : Vue de l’exposition Vita Nuova. Nouveaux enjeux de l’art en Italie 1960-1975 (14 mai – 2 octobre 2022), MAMAC, Nice. Fabio Mauri, Intellettuale. Il Vangelo secondo Matteo di / su Pier Paolo Pasolini, 1975. © Collection privée, Rome – Courtesy The Estate of Fabio Mauri and Hauser & Wirth © Photo : Jean-Christophe Lett