Les temps ne sont pas prophétiques, le mal règne

Les temps ne sont pas prophétiques, le mal règne

Comme un écho lointain à l’actualité, le Musée national Marc Chagall consacre une exposition au message humaniste et engagé porté par l’œuvre de Chagall, dont la vie fut marquée par les guerres, la haine, l’exil… Un parcours chrono-biographique qui permet de réunir de nombreux chefs-d’œuvre jusqu’au 16 septembre prochain.

On se laisse emporter dans les vertiges d’une œuvre où les anges et les mythes se fondent dans un appel à l’amour. Tel est cet univers où l’on se complaît toujours dans une œuvre de Marc Chagall avec la beauté caressée du bout du pinceau. Le ciel se confond alors à l’envol d’un bouquet de fleurs, la couleur infuse l’espace et les corps se nouent dans l’empreinte d’un baiser.

Pourtant l’œuvre du peintre retranscrit aussi les tourments d’une vie et d’une identité juive saisie dans les soubresauts de l’histoire. Il y eut la révolution russe, les deux guerres mondiales et les exils qui s’ensuivirent. Cette exposition, dans son Cri de liberté, retrace le fil de cette errance douloureuse à partir de ses jeunes années à Vitbesk en Russie quand il est nommé Commissaire des Beaux-arts en 1918. Puis ce sera Berlin et surtout Paris où il s’installe en 1923. Mais l’antisémitisme gronde et Chagall écrira: « Les temps ne sont pas prophétiques, le mal règne« .

Après avoir été présentée à Roubaix puis à Madrid, cette exposition propose nombre de documents et de peintures issues des plus grands musées. La palette de l’artiste s’imprègne alors des teintes de la nuit et du sang. Autoportraits, natures mortes ou paysages saisis au fil du temps, sous les influences des mutations artistiques d’alors, témoignent de cette inquiétude, mais aussi de cette foi inébranlable en l’amour et à un monde réconcilié. D’une image à l’autre comme dans son superbe poème de 1950, Aux artistes martyrs, Chagall ne cesse de s’engager pour la paix, la tolérance et, si le cauchemar transparaît parfois, c’est toujours pourtant la magie du rêve qui éclot et la lumière qui perce la nuit. Usant de toute la gamme de son art – poésie, humour, tendresse et douleur –, le peintre nous conduit dans un itinéraire foisonnant et bouleversant qui résonne aujourd’hui avec une intensité particulière. Dans un profond humanisme, formes et couleurs s’associent ici pour crier la beauté du monde, pour prier à l’amour, implorer un monde réconcilié.

Si les références bibliques abondent, la variété des styles et des contextes culturels surprend et offre un éclairage inédit sur l’œuvre du peintre. Chaque toile est dépositaire d’un message universel à travers le simple regard d’un animal, d’une fleur triste ou les ailes majestueuses d’un ange. La force de l’image réside dans ce langage commun à toute l’humanité et, dans ce sens, toute peinture est éminemment politique. Chagall ne peint jamais les choses et les êtres tels qu’ils sont, mais toujours dans la trace d’une déformation, dans l’attente d’une rédemption. C’est celle-ci qui ne cesse de résonner aujourd’hui dans ce passionnant parcours sous le signe de l’oxymore d’un cri silencieux.

Jusqu’au 16 sep, Musée national Marc Chagall, Nice. Rens: musees-nationaux-alpesmaritimes.fr

photo Une : La Guerre, 1943, Huile sur toile, 106 x 76 cm, Céret, musée d’Art moderne, dépôt du Centre Pompidou, Musée national d’Art moderne / Centre de création industrielle, Paris, don de l’artiste (1953). Photo : Centre Pompidou, Mnam, Cci © GrandPalaisRmn / Jacqueline Hyde © Adagp, Paris, 2024

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