Miró, Matisse : si loin, si proches

Miró, Matisse : si loin, si proches

Quand deux grandes institutions muséales – la Fundació Joan Miró à Barcelone et le musée Matisse à Nice – décident de se rencontrer, cela donne un joli mot-valise : MiróMatisse, Au-delà des images, et une exposition illustrée par deux peintres majeurs du XXe siècle qui, bien que n’ayant pas eu la même vision de leur pratique, se sont mutuellement admirés et compris.

Présentée du 28 juin au 29 septembre à Nice, puis du 17 octobre au 23 février à Barcelone, cette proposition examine des points de rapprochements entre leurs œuvres et leur vision de l’art. Joan Mirò et Henri Matisse se sont rencontrés, ont correspondu et ont eu des conversations soutenues sur l’état et l’avenir de l’art. Chacun cherchant en l’autre matière à rebondir sur des pistes de travail inexplorées. 160 œuvres, photos et documents à consulter – dont des prêts exceptionnels issus des musées américains MoMA (New York) et Saint-Louis Museum of Art, du Moderna Museet de Stockholm, et du Centre Pompidou de Paris – organisent le parcours et profitent de 160 m2 d’espace pour s’intéresser à « l’ADN » artistique du chef de file du fauvisme Henri Matisse, né en 1869, et de celui de Joan Miró, né 24 ans plus tard, en 1893.

Miro, peintre-poète, explorateur d’un monde fantaisiste et d’un langage simplifié en rupture avec la tradition. Ne pas se résigner à une retranscription servile de la réalité. Glissement progressif du visible vers un ensemble de signes (Tête de paysan catalan, 1925). L’imaginaire détrône le réel. Place à sa poésie, entre cosmique et allusions sexuelles, peuplée d’idéogrammes et de formes qui semblent familières, mais déconcertent. « Il faut aller au-delà de l’objet visuel pour féconder l’imagination« , dira Miró. « Ce qui compte c’est mettre notre âme à nu. Peinture et poésie se font comme on fait l’amour ; un échange de sang, une étreinte totale, sans aucune prudence, sans nulle protection » (Nu debout, 1918). Car Miró, petit homme décrit sur la réserve et timide, contenait en lui des violences brutales et volcaniques. Lui qui lança à propos des cubistes : « Je briserai leur guitare« . Lui qui voulait « assassiner la peinture« .

Quant à Matisse, coloriste « fauve » aux tons intensément crus, il a fait évoluer son travail tout au long de son existence en cherchant à simplifier toujours plus ses compositions, où décor et personnages sont traités au même plan. Matisse, avant Mirò, combattait lui aussi la peinture académique. Juste le plaisir des yeux dans sa mire. Plus de hiérarchie. Une tenture fleurie, un vase chinois sont d’égale importance que la figure, que Matisse réduit au rang d’objet. Il vise un ordre et un « équilibre couleurs/forme » qui argumente le principe décoratif de ses toiles : « Je ne crée pas une femme, je fais un tableau » (Figure décorative, sur fond ornemental, hiver 1925-1926). Plus que ce qu’il voit, peindre ce qu’il éprouve. « Ce qui compte, ce n’est pas la quantité de toiles mais l’organisation du cerveau, l’ordre qu’on a mis dans l’esprit« . De l’art d’harmoniser les sensations. Et Matisse ouvre une fenêtre sur l’abstraction quand il peint depuis son atelier Vue de Notre-Dame en 1914. Rien d’étonnant que Matisse et Miró aient eu des amitiés communes, entre critiques d’art et écrivains, la liste est belle: Aragon, Breton, Georges Duthuit, Christian Zervos… Sans oublier les marchands d’art-galeristes Pierre Matisse, fils d’Henri, qui expose Miró à New York. Aimé Maeght bien sûr, qui pour la 1e fois rencontre Matisse en 1943, puis l’expose en 1945, pour inaugurer sa galerie parisienne. Matisse-Miró, Miró-Matisse, MiróMatisse, au-delà des images… Si loin, si proches.

28 juin au 29 sep, Musée Matisse, Nice. Rens: musee-matisse-nice.org

photo : Joan Miró et Henri Matisse au café Les Deux Magots, à Paris, vers 1931-1932, Photographie argentique, 18,5 × 24,8 cm, Photographie de Pierre Matisse © Sotheby’s