Le cinéma est en deuil

Le cinéma est en deuil

Deux grands cinéastes viennent de nous quitter. Même si leurs cinémas sont très différents, ils avaient un point commun : la liberté de ton, l’irrationnel du rêve – ou du cauchemar. David Lynch et Bertrand Blier ne sont plus.

David Lynch a souvent été décrié, mais c’est un mythe qui s’en va. Pour ma part, tout a commencé avec le film Eraserhead et son héros lunaire : Henri, avec son loden noir et ses cheveux électrisés qui lui faisaient une coiffe montante. À l’époque, à l’Escurial à Paris, le film culte y passait une fois par semaine et la salle accueillait des dizaines d’Henri, dont moi, venus voir et revoir cette œuvre exceptionnelle. Blue Velvet, Mulholland Drive… Autant de films où le rêve et la réalité se mêlent jusqu’à ne plus se soucier de l’histoire… Spécialiste des images mentales, Lynch fut aussi un initiateur de la méditation laïque. Il fut également un novateur, car il était à l’origine plasticien. Le documentaire David Lynch, The Art Life, en a surpris plus d’un : observer dans l’intimité cet homme plein d’humour, père tranquille, qui crée des univers plastiques, a aidé à comprendre son œuvre, sa démarche, sa carrière. Sans oublier bien sûr la série Twin Peaks qui a marqué toute une génération, véritable piste d’envol vers un univers étrange où la logique des rêves nous a tous fait… monter, haut ! 

En ce qui concerne Bertrand Blier, le cinéaste aimait à créer un univers où souvent seuls les héros du film existaient… dans un monde vide. Il n’y avait que leur histoire qui comptait, en dehors de toute logique et de tout réalisme. Blier avait aussi hérité de la langue « fleurie » de son « papa flingueur ». Quant à son film Les Acteurs, il reste l’un des rares qui parlent de ces êtres entre deux rôles… Quand ils parviennent à être eux-mêmes. Humour, cynisme, satyre : Blier nous extirpait aussi de notre quotidien, ou plutôt il savait nous en donner une image décalée, où le vide met en valeur l’humain et ses démêlés, où l’excès remplace la mesure, où l’humour est toujours grinçant et le drame irréel. Buffet froid illustre cet univers vide et froid, qui n’est qu’une caricature du nôtre. Notez que Blier ne se cachait pas de s’inspirer de Lynch, ce qui est tout sauf un hasard…

Ces deux-là nous manqueront tant ils ont osé, tant ils furent un remède à ce qui allait devenir la dictature algorithmique. Qu’auraient-ils fait comme portrait du joker fou devenu Président et sa cours de nabab de la « Tech » ? Peut-être que l’univers étrange dont ils nous parlaient n’était que l’annonce de ce que nous vivons aujourd’hui ? Lynch et son Elephant Man, nous a indiqué ce que deviendrait le charity business, la « bienveillance bobo » et sa superficialité. Qui prendra leur suite dans une époque où tout n’est que marketing, calibré, factice et superficiel ? La violence froide de notre époque ne ressemble-t-elle pas un peu à celle des personnages de Blier ? Son film culte Les valseuses pourrait-il encore être projeté aujourd’hui ? Les faux-semblants « tartuffères » sont très à la mode, chez les conservateurs comme chez les progressistes, chacun voulant imposer son dogme, rayant d’un trait la liberté, la fraternité et l’égalité. On va vraiment s’ennuyer au cinéma sans vous…

photos : À gauche, David Lynch au Festival de Cannes 2017 © Wikipedia CC BY-SA 3.0 • À droite, Bertrand Blier à la Mostra de Venise en 1993 © Wikipedia CC BY-SA 4.0

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