26 Fév Pertinence poétique à la Villa Arson
La Villa Arson attaque fort en 2025 en accueillant Benoît Piéron, qui évoque la fragilité de la vie et ce que peut éprouver tout un chacun en cas de problèmes physiques. Zoé Aergerter nous rappelle quant à elle que les réseaux neuronaux sont avant tout biologiques et humains, même si certains patrons de la « Tech » voudraient les remplacer par ceux qu’ils ont créés artificiellement : l’IA…
Waiting Room
Pour le premier temps fort de sa nouvelle programmation, la Villa Arson présente une exposition personnelle de Benoît Piéron. L’artiste a passé une partie de son enfance dans des lieux de soin qu’il continue de fréquenter. Cette expérience intime du milieu hospitalier nourrit une œuvre sensible et engagée, où la maladie devient un potentiel de création. Il poursuit ici son exploration des relations complexes entre le corps, les structures médicales qui le façonnent et l’attente comme expérience temporelle singulière. Il transforme la galerie carrée de la Villa en un paysage immersif, et nous invite à habiter un espace entre rêverie et étrangeté.
Au cœur de ce dispositif : sa série de Cairns, réalisées à partir de draps d’hôpitaux comme autant de mausolées qui nous évoquent la fragilité de nos existences. La froideur clinique du textile hospitalier est adoucie par des teintes pastel et par le son hypnotique de comprimés en effervescence qui crépite en continu tout au long de l’expérience.
Derrière cette douceur, Benoît Piéron livre une critique poétique et politique des normes validistes et productivistes qui régissent les corps. Waiting Room, c’est la salle d’attente : attente de la guérison, du soin, de ce qui pourrait arriver… Une autre vision de notre condition humaine, loin du déni de certains dirigeants qui se croient indestructibles et tentent de façonner un monde inhumain.
I’m not a cowboy, Daisy
La seconde exposition est celle de Zoé Aergerter, qui tourne autour de l’IA, avec une action poétique qui célèbre la mise en réseau humaine, le lien social :
la Culture. La designeuse a pris comme matière textuelle et sonore une chanson populaire de music-hall : Daisy Bell, première chanson reproduite en synthèse vocale (Laboratoires Bell, IBM, 1961). Quelques années plus tard, elle fera son apparition dans 2001, L’Odyssée de l’Espace de Kubrick, interprétée par HAL 9000, cet ordinateur dénué d’empathie qui « incarne » la menace d’une intelligence artificielle. Cette chanson réussit l’exploit de faire dialoguer l’esprit festif du music-hall et l’esprit ambivalent d’une technologie qui semble vouloir concurrencer l’humain.
Lors d’une résidence de création à l’Institut Interdisciplinaire pour l’Intelligence Artificielle de l’Université Côte d’Azur, Zoe Aegerter s’est intéressée aux mécanismes d’apprentissage automatique des systèmes d’IA, reposant sur deux fonctions : l’interprétation mathématique du fonctionnement des neurones biologiques, et l’interprétation numérique des traces de nos activités. C’est le travail de la donnée (data) qui nourrit ce réseau artificiel « apprenant ». La designeuse a choisi de renverser la situation en invitant les chercheur.euses de l’Institut à devenir réseau de neurones à leur tour, et tenter d’apprendre collectivement le refrain de Daisy Bell. Une « performance-réseau » que la designeuse propose d’habiter quelques instants par l’écoute, le dessin et l’écriture.
Cette expérience est une première, et inverser la proposition pour recréer un réseau neuronal humain est une sorte de rappel : nous sommes dotés d’une intelligence, réelle, et peu à peu la dépendance à l’IA pourrait devenir un danger, si nous lui abandonnons cette capacité de « faire réseau ». Comme dans Docteur Folamour de Kubrick (encore lui), où des machines décident et conduisent la guerre nucléaire en fonction de données traitées en réseau… Les capacités humaines doivent être cultivées si nous voulons pouvoir continuer à les utiliser à l’avenir !
7 mars au 6 avr, Villa Arson, Nice. Rens: villa-arson.org
photo : Vue de l’exposition Étoiles ou Tempêtes (Stars or Storms) de Benoît Piéron, au Magasin – Centre national d’art contemporain (CNAC), à Grenoble, en 2024 © Benoît Piéron / courtesy galerie Sultana