23 Avr Janaka Samarakoon : artworker
Il est des personnages atypiques qui par leur vie donnent une leçon à ceux qui développent une logique d’exclusion – et malheureusement, ils sont légion en ce moment. Vidéaste et traducteur, féru d’Histoire de l’art, amoureux de la culture française et de ses plasticiens, le Sri-Lankais Janaka Samarakoon, qui développe un projet médiatique humaniste dans la région, est de ceux-là. Son site artworks.city propose des portraits d’artistes et documentaires socio-poétiques. Il vient aussi de traduire un roman cinghalais en français – une première mondiale. N’en déplaise aux xénophobes, une belle leçon de vie !
Janaka Samarakoon est né au Sri Lanka. Une enfance heureuse, se souvient-il, au sein d’une fratrie de cinq enfants. Il en a retenu deux éléments constitutifs : la nature et la liberté. Au Sri Lanka, les bons lycées se trouvent dans les villes, et les meilleurs, dans les grandes villes. Lui, vient de la campagne, des alentours d’une petite ville de province, Kurunegala, sans rien de remarquable.
Sa sœur, de 10 ans son aînée, a joué un rôle capital dans son développement. Elle a considérablement influencé ses penchants culturels et lui a prodigué des conseils d’orientation. À cette époque, tous les jeunes aspirent à devenir médecin, ou « au moins » ingénieur. Sa sœur ainée avait déjà exploré cette voie, tout comme sa deuxième sœur, pour finalement devenir professeure d’anglais. Après deux tentatives infructueuses en Sciences, le troisième de la fratrie tentera lui aussi sa chance en mathématiques, mais les portes de l’école d’ingénierie lui resteront fermées…
Un penchant pour les arts
Entre-temps, les mentalités évoluent. Poursuivre des études secondaires en Arts, terme utilisé non sans condescendance pour désigner les filières littéraires et autres sciences humaines, n’est plus perçu comme un refuge « désespéré » pour les élèves les moins brillants. Grâce à sa sœur, le collégien d’alors avait déjà découvert les classiques de la littérature mondiale, surtout russes. Dans les années 80, l’Union Soviétique inondait l’île de 20 millions d’habitants de ses publications : livres et périodiques — le soft power communiste ! Bien imprimées et bon marché, car subventionnées, ces publications, omniprésentes à l’époque, ont marqué toute une génération de jeunes sri-lankais, et Janaka en fait partie.
Très tôt, il dévore Tolstoï, Gorki, Tourgueniev, qu’il pioche dans la bibliothèque de sa sœur. Celle-ci ayant perçu l’intérêt de son frère pour les langues, notamment le cingalais, leur langue maternelle, et l’anglais, elle l’encourage à postuler pour un lycée à Kandy, l’un des rares établissements du pays proposant un cursus en langues. Sur son dossier de candidature, en plus des deux dialectes qu’il maitrisait déjà, Samarakoon choisit l’allemand et le japonais. Sauf que son lycée ne proposait que le français cette année-là… Après tout, c’est une langue comme une autre, s’est-il dit ! C’est comme ça qu’il est « tombé dans la marmite« .
Son passage au lycée à Kandy l’épanouit pleinement. Très engagé sur le plan culturel, le vénérable établissement centenaire organise tout au long de l’année des manifestations culturelles tant intra qu’extra-muros dont Janaka devient un animateur très engagé. Parallèlement, il s’inscrit à l’Alliance française pour des cours supplémentaires.
En 1998, le club littéraire du lycée organise un atelier de peinture réservé aux élèves suivant cette matière. Mais en tant qu’organisateur, Janaka aura le privilège d’y participer. L’atelier de 5 jours ne révèlera pas de talent particulier en peinture, mais à l’issue de cette courte formation, il rédige une monographie sur Picasso sous forme de rapport de stage, qui sera finalement édité. Grâce à cette première publication, il décroche un contrat avec un éditeur à Colombo pour réaliser une série de monographies en cinghalais sur des artistes contemporains. Une entreprise inédite au pays. Le premier ouvrage sera consacré à Paul Cézanne.
La découverte de la France
Janaka Samarakoon est désormais enseignant stagiaire à l’Alliance Française, dirigée par un Français, le Docteur Jacques Soulié. Cet ex-psychiatre et collectionneur originaire du sud-ouest de la France le soutient, d’abord en français, puis dans la rédaction de son ouvrage sur Paul Cézanne. Il possédait, dans sa demeure centenaire réhabilitée sur les hauteurs de Kandy, une grande collection d’objets d’art et surtout une bibliothèque riche de centaines d’ouvrages.
Entre-temps, Janaka doit réfléchir à son entrée à l’université. Ses choix au lycée l’orientaient naturellement vers les langues, mais désormais, sa passion pour l’histoire de l’art l’emporte. Pourtant, dans le système d’éducation sri-lankais ultra rigide, impossible de changer d’orientation à ce stade… Sans compter qu’il n’existe pas de Maîtrise en histoire de l’art, mais uniquement en arts plastiques, ce qui ne l’intéresse pas.
En 2000, le destin lui fait un signe : il participe à un concours international de poésie organisé par l’Alliance française. Il remporte le premier prix dont la récompense est un séjour de deux semaines au Festival d’Avignon. Janaka sort de son île pour la première fois. C’est un éblouissement. « La Provence fut mon premier port en Occident et ce voyage une renaissance. On pourrait étendre la métaphore de l’eau jusqu’au baptême ! Depuis ce bref passage, la Provence m’est devenue un territoire de prédilection auquel je suis viscéralement attaché. La lumière du Midi et la masse blanche de la Sainte-Victoire sont devenues pour moi les repères d’un pays imaginaire… » Cette même année, il découvre aussi Paris, le Louvre, le musée d’Orsay, le musée Picasso… À l’issue de quatre semaines de rêve, il rentre chez lui, mais il sait qu’il reviendra.
L’année suivante, avec l’aide de Jacques Soulié, qui le guide à travers les arcanes administratifs, Janaka parvient à s’inscrire en Histoire de l’art à Montpellier.
Dans le sud de la France, il est comme un poisson dans l’eau. Mais il a les yeux rivés sur Paris, où il aspire à vivre un jour la bohème, son Bateau-Lavoir à lui. Après avoir obtenu sa Licence en histoire de l’art à l’Université Paul Valéry, il parvient à intégrer l’École du Louvre, où il complète son deuxième cycle. Durant ces années extraordinaires, naviguant entre les amphithéâtres de l’aile de Flore et les salles d’exposition du plus grand musée du monde, il occupe un emploi alimentaire au Musée de la Légion d’Honneur et vit dans un 9m² aux Grands Boulevards. Le rêve !
Travail vs passion
Son entrée dans le monde professionnel débute avec un stage dans une start-up proposant du « prêt numérique » aux bibliothèques, à l’époque où débutait la dématérialisation des produits culturels. Ce sujet constituait d’ailleurs le thème de son Master. Suite à ce stage, l’entreprise crée pour lui un poste de Chef de projet culturel.
Bien que ce travail lui plaise, il l’éloigne progressivement du monde de l’art. Puis surviennent des complications administratives : au moment de renouveler son titre de séjour, après un an de travail, il est cordialement invité à quitter le territoire, car son salaire ne dépasse pas le SMIC. Aussi étrange que cela puisse paraître, la législation française exige, pour un étudiant étranger devenant employé, un salaire d’au moins une fois et demie le SMIC… Vexé, il plie bagage et décide de rentrer au pays. Mais par un heureux hasard, la société où il travaille envisage justement d’ouvrir une antenne… à Colombo !
Durant cette parenthèse sous les tropiques, il retrouve celle qui deviendra sa future femme, celle qu’il avait rencontrée au collège et aimée durant 5 ans, avant de la quitter pour se jeter dans les bras de l’Occident 10 ans plus tôt. Le couple se marie à Kandy, s’installe à Colombo, et donne naissance à un fils. Mais la France lui manque.
Entre-temps, sa société, qui avait fait appel à la décision administrative, reçoit une lettre qui rend possible le renouvellement de son titre de séjour. Pendant un temps, pour les besoins de son travail, Janaka navigue entre Colombo et Paris, demande finalement le regroupement familial et l’obtient.
La petite famille s’installe à Montpellier. Mais la start-up n’ayant pas tenu ses promesses, il se retrouve au chômage. Il travaille alors en tant qu’auto-entrepreneur, développant des sites internet et proposant des services de graphisme. Puis, un jour de mai 2014, une ONG basée à Monaco le contacte. Il est engagé pour une mission d’un mois, une opportunité parfaite pour la famille de découvrir la Côte d’Azur, qui les séduit immédiatement. À la fin de sa mission, l’ONG lui propose de revenir en septembre de façon durable. Une offre qu’il saisit sans hésiter.

Le projet Artworks! : l’art à l’œuvre
Janaka Samakoon est un Oriental, il a ce talent d’observer un recul nécessaire pour guider sa propre vie. Serait-il zen ? Alors que le voici tranquille dans un pays qui peu à peu devient le sien, dans une ville où il est heureux avec ses deux enfants et sa femme, avec un emploi qui lui assure une vie paisible, il se rend compte qu’il s’est éloigné depuis 2010 de ce qui le motive vraiment, de cette passion pour les gens et pour l’Art. Sa réponse sera le lancement de artworks.city, un site dans lequel il réalise des portraits d’artistes.
« Au départ, j’avais conçu ce site comme un répertoire : une fiche par artiste, avec biographie, œuvres et interviews. Je prévoyais aussi d’y ouvrir une boutique pour vendre les œuvres. Pour alimenter cette base, j’ai commencé à rencontrer les artistes et à les interviewer. Ces portraits, pensés comme de simples outils de communication, ont peu à peu révélé une dimension humaine forte, mêlant récits de vie et regards sociologiques. Ils sont devenus l’âme du projet. C’est ainsi que le site s’est transformé en une collection de portraits d’artistes, écrits ou filmés. »
Fort de cinq ans d’expérience dans la réalisation de courts métrages documentaires, Janaka vient de réaliser son premier long-métrage : Via dei ciliegi narre l’histoire d’un couple d’Italiens, Teresa et à Giorgio, deux Lombards installés en Toscane, à la recherche d’un idéal. « La rencontre avec ce couple fut totalement fortuite. Après le confinement, en quête d’évasion, j’ai loué une maison en Toscane — la leur. Dès notre arrivée, le charme a opéré. Nous avons découvert un lieu reculé dans la vallée du Casentino, à 40 km d’Arezzo : une maison et sa ferme, seules au milieu des bois. J’y ai ressenti une profonde connexion — j’allais dire — spirituelle, avec l’endroit comme avec ses habitants. Depuis, nous y retournons chaque année. L’an passé, la veille de notre départ, je leur ai timidement demandé l’autorisation de les filmer. Ils l’ont acceptée par politesse.«
De retour à Nice, il visionne ses vingt heures rushes avec un enthousiasme grandissant. Il s’était donné six mois pour assembler un projet. Porté par une urgence, celle du cœur, le processus de montage devient une obsession. Le film sera monté en quatre semaines. Une fois achevé, il souhaite le montrer à Teresa et Giorgio. « Nous avons regardé le film ensemble, en larmes à la fin. Après un bref moment, Teresa a brisé le silence. Elle m’a dit qu’il y avait autant d’eux que de moi dans ce film. Cela me convenait parfaitement. Bien qu’il s’agisse d’un documentaire, ce film est en effet profondément personnel. C’est une déclaration d’amour à Teresa et Giorgio, à leurs combats individuels et collectifs, à la Toscane — sa lumière, son été, ses effluves… Une tentative un peu proustienne, j’ai envie de dire : filmer comme pour retenir le temps, monter pour le restituer. »
Aujourd’hui, à 45 ans, Janaka Samarakoon consacre sa vie à deux passions : tourner et traduire. Il vient de publier la traduction d’un roman, Le bonheur du néant de Sunethra Rajakarunanayake, éminente écrivaine sri-lankaise, auteure d’une cinquantaine d’ouvrages. Ce livre devient la première fiction contemporaine traduite directement du cinghalais en français. « Un livre découvert à 19 ans, qui m’a offert une lecture radicalement différente du déterminisme sociologique vers lequel ma vie avançait paisiblement à l’époque... » Pour le traducteur, ce projet — entamé il y a 17 ans ! — représente, une fois de plus, une démarche très personnelle.
Après avoir publié le livre en autoédition, Janaka cherche désormais un éditeur français pour son écrivaine fétiche, qu’il considère comme l’Isabel Allende sud-asiatique. Tout aussi prolifique que sa consœur sud-américaine, Rajakarunanayake partage le même souffle romanesque et offre une relecture de l’expérience féminine du sud-asiatique, avec une incisivité et une singularité comparables. Le roman suivant de l’autrice, Miss Pellicule, publié en 2000 et lauréat du National Book Award, illustre brillamment ces qualités. Cette fable sociologique à la démesure d’un blockbuster est le prochain projet d’écriture de Janaka.
Rens: artworks.city
photo : Janaka Samarakoon © DR