Et si c’était possible ?!

Et si c’était possible ?!

Stéphane Benhamou est un auteur niçois prolifique et un réalisateur de documentaires exceptionnel, que France TV et Arte ont su mettre en valeur. Il est aussi un compagnon de route, l’un de ceux qui ont toujours pensé film et toujours écrit, me donnant la force d’oser. Il a su mettre en lumière certains événements sombres de notre Histoire, car pour lui la mémoire, la liberté, la fraternité et l’égalité doivent rester les fondements d’une société métissée et bienveillante. Je l’ai rencontré, mais il est difficile d’écrire sur un ami cher, pourtant ce qu’il prépare peut-être un électrochoc, qui pourrait provoquer enfin une pause dans cette marche en avant suicidaire que certains dirigeants de la Planète nous forcent à adopter.

Stéphane est né en 1960 en Algérie et est arrivé à Nice en 1962, qui devient sa ville de cœur, puisqu’il y poursuivra toutes ses études, du collège et du lycée du Parc Impérial jusqu’à la Faculté de droit. C’est là que nous nous sommes rencontrés.

S’y révèle l’une de ses qualités : la fidélité en amitié, car la mémoire est un moteur puissant chez cet historien, littérateur et réalisateur. Les oracles familiaux ont guidé sa vie : on naît photographe dans sa famille — son père, sa mère, ses grands-parents maternels, son arrière-grand-père maternel l’étaient tous, et aujourd’hui ses enfants aussi sont photographes ou cinéastes. Dès 1910, son arrière-grand-père maternel, sellier de profession, s’était dit que le cheval n’était pas l’avenir de l’homme et choisissait déjà la photographie. Étonnant visionnaire, avec un siècle d’avance.

Stéphane grandit dans une famille d’une ouverture d’esprit remarquable. C’est aussi grâce à lui que j’ai découvert que je pouvais oser écrire — mais ceci une autre histoire. Son goût pour la littérature et le cinéma naît au lycée, grâce à un professeur agrégé, Roger Lassalle, qui enseignait à l’université, mais prit une classe de troisième pour sortir du cadre classique. Il passait du vieux français médiéval à la psychanalyse, ouvrant ainsi de larges horizons. Stéphane s’empressa, avec son frère, d’acheter un livre par semaine chez Gallimard dans la collection Folio, qui commençait tout juste.

Faculté : éveil et conscience sociale

À l’université, nous découvrons Le Droit à la paresse de Paul Lafargue, initialement perçu comme une plaisanterie potache, mais qui, à y regarder de plus près, s’avère être une critique du travail sous l’exploitation des productivistes.

Cette réflexion sur la société, même à l’époque, appelait à se poser — et depuis, l’instantanéité d’Internet et le « tout, tout de suite » ont amplifié le phénomène. Ce slogan, né en Mai 68, est devenu paradoxal : dans le monde de la Tech, l’appliquer c’est ne plus avoir le temps de vivre. Déjà, à l’époque, L’An 01 modérait ce mantra en réinsufflant un temps de pause et un nouveau sens de la liberté.

C’est aussi lors de cette période que nous avons enquêté sur l’assassinat et l’agression de militants de gauche niçois ayant créé une École du peuple (que d’autres ont tenté de recréer sous le nom École de la deuxième chance). Déjà, nous ressentions une répulsion face à la couleur brune des agresseurs.

À Paris : écriture et discrétion

Stéphane monte alors à Paris et entame une carrière d’assistant-réalisateur puis d’éditeur. Il fut souvent ghost writer pour des personnalités, ou chefs d’édition, un poste peu reconnu dans la presse française. Mais Stéphane reste fidèle et discret. Son humilité a fait le reste : tant d’années de travail dans l’ombre auront façonné une capacité littéraire phénoménale. Il n’a jamais abandonné son envie de faire des films et sait que l’écriture le conduira vers l’image.

Bibliothèque Romain Gary

Fidèle également à sa ville, où vit toujours sa mère, il m’embarque en 2005 dans une action mémorielle marquante : après avoir obtenu des textes inédits de Romain Gary via son fils Diego, il propose de rebaptiser la Bibliothèque Dubouchage en Bibliothèque Romain Gary.

Nous organisons alors un dispositif sur la Prom’ pour expliquer le projet et diffuser les textes. Le maire de l’époque regrette publiquement, à deux reprises, les origines de Gary — juif et étranger — tout en admettant qu’il eût été résistant. Nous nous attendions à ces réactions, mais elles font mal. Le nom est resté, et c’est le plus important. Nous en sommes fiers.

Merci au directeur de la Culture, M. Thierry Martin, qui a permis cette opération patrimoniale, pourtant loin des priorités du maire de l’époque, aux idées brunâtres.

Lors d’un contrôle fiscal, un inspecteur, étonné par la diversité de la bibliothèque de Stéphane : « Étrange pour quelqu’un de votre origine ?« . Il se demandait pourquoi il ne lisait pas les livres que lisent « les autres », entendez ceux de la communauté juive… Eh oui, on en était déjà là.

Les documentaires

Stéphane finit par créer sa propre société de production de documentaires avant de rejoindre Siècle Productions, montée par son frère Georges-Marc Benamou qui réalise de la fiction et des documentaires pour France TV et Arte. Il y associe ses passions : écriture, histoire, cinéma. « C’est la réalité qui m’intéresse, même si j’adore la fiction. Mais je pense être plus libre et aller directement à ce que j’ai envie de dire en faisant des documentaires qu’en passant des années à lever des fonds pour une équipe de 50 personnes… En documentaire, on peut dire beaucoup…« , explique-t-il.

« Je ne pensais pas, à 18 ans, me retrouver un jour face à une dame dans un trolley, dans la banlieue de Moscou, qui allait me parler de son amour de la langue française, ou au fin fond du Texas, face à des gens qui ne comprenaient pas pourquoi je venais raconter une histoire liée à la peine de mort, alors que l’accusé était noir. On me disait : « Pourquoi toi, blanc, tu t’intéresses à ça ? » J’aimais ce monde où l’on pouvait être blanc et se soucier de situations qui n’étaient pas sa propre condition. Et que des personnes non-juives puissent en parler aussi. Il n’y avait pas d’appropriation malsaine. Au contraire, c’était une façon de se tourner vers les autres et d’essayer de comprendre. Les documentaires m’ont permis cela. »

La rentrée n’aura pas lieu : fiction et action

Parmi ses rares fictions, son ouvrage : La rentrée n’aura pas lieu (1) imagine 12 millions d’aoûtiens qui partent en vacances… et refusent de rentrer. Sans leaders, les chaînes d’info pataugent. Seul celui qui écrit sur les panneaux lumineux autoroutiers peut passer un message. Ce livre, publié aux éditions Don Quichotte, a été un électrochoc. Cette idée vient de très loin, puisque c’est en fac de Droit que nous avons découvert la BD de Gébé L’An 01 adaptée plus tard pour le cinéma par Jacques Doillon sous la forme d’un… faux documentaire. 

Cette idée du rejet de la reprise du travail, on la retrouve aussi chez Stéphane pour un mémoire d’histoire du droit sur Travail et cinéma. Il se souvient notamment du film Les Hommes le dimanche, un film allemand de 1928, qu’il avait trouvé incroyable, car il montrait la nécessité d’être respecté dans son travail. « L’une des choses les plus révoltantes dans la vie quotidienne est de se sentir remplaçable, menacé par l’idée que si l’on ne tient pas la pression, on sera écarté. Aujourd’hui, cette réalité s’est amplifiée. À l’époque, on ne pouvait pas l’imaginer, même au moment de La rentrée n’aura pas lieu. Maintenant, des comédiens, des voix off, des traducteurs voient leur métier disparaître à 70 % : soit ils ne sont plus sollicités, soit ils ne sont appelés que pour des tâches secondaires. Le souvenir de Les Hommes le dimanche, où des gens sont enfin libres de se promener, entre en contraste avec cette précarisation du travail actuel« , constate-t-il.

Stéphane prépare actuellement Le procès de la rentrée, un « tribunal de flagrants délires » théâtral pour juger le retour à la vie active qui s’appuie sur cet ouvrage.

Le procès de la rentrée sur scène

L’écrit va donc devenir une action théâtrale Le procès de la rentrée, donnée le 16 septembre 2025 au Théâtre de la Concorde à Paris, avec des témoins incroyables comme Philippe Martinez, ex-secrétaire général de la CGT, Céline Flécheux, qui a écrit aussi sur l’épreuve du retour, ou encore un psychanalyste et psychiatre comme Serge Hefez qui dit : « Ce que j’entends dans les cabinets aujourd’hui, il y a une telle pression sur les gens, une telle angoisse liée à l’actualité, aux informations, trop plein d’informations ce qui se passe dans le monde« . Également au casting, Dominique Méda, sociologue du travail : « La souffrance au travail, ce n’est pas une blague. Alors qu’on a l’impression à chaque fois que les gens font des tonnes« . 

Bien entendu, Stéphane Benhamou pense à en faire un film, une sorte de documentaire-fiction sur ces gens qui ne veulent pas rentrer. Une autre manière de contester, une autre manière de questionner le grand public, un questionnement quant à notre condition sociale où humour et créativité sont les outils choisis pour changer cette société qui en tout état de fait est malade.

Filmographie sélective
2025
Producteur de Premiers Résistants, Seul contre tous, réalisé par Véronique Lagoarde-Ségot, 90’, (France 3)
Producteur de STO, les oubliés de la Victoire, réalisé par Paul Le Grouyer, 90’, (France 3)
Auteur-réalisateur de Les Justes de France, la banalité du bien (en préparation, 90’, France 3)
2024
Auteur-réalisateur de l’opus 2 de La Guerre d’Espagne, 2×52’, (Arte)
Auteur-réalisateur de En Thérapie, et après, 52’, (Arte)
Auteur-réalisateur de L’Invention de la Côte d’Azur, 100’ (France 3)
Producteur de la trilogie Libérations, dans la joie et la douleur, 150’ (France 2)
Producteur et co-auteur de Révolutions surréalistes, 2×52’ (Arte)
2023
Auteur-réalisateur de Harvey Keitel, au bord des ténèbres, 52’ (Arte)
Co-auteur et coréalisateur de Retraites, les dessous d’une crise, 90’ (France 5)
2022
Réalisateur de L’Algérie sous Vichy, 52’ (Arte)
Auteur-réalisateur de Jean-Pierre Bacri, Un Air de famille, 90’ (France 3)
Réalisateur du 5e épisode de C’était la Guerre d’Algérie, 65’ (France 2)
2021
Co-auteur et réalisateur de Changer la vie, 100’ (France 2)
Auteur et co-réalisateur de Gainsbourg, toute une vie, 110’ (France 3)
2020
Auteur de Boris Vian, un cœur qui battait trop fort, 70’ (France 3)

(1) La rentrée n’aura pas lieu de Stéphane Benhamou (Éditions Don Quichotte, 2016)
(2) Le Procès de la Rentrée, 16 sep 20h, Théâtre de la Concorde, Paris. Rens : theatredelaconcorde.paris. 

photo: Stéphane Benhamou © Tristan Benhamou