26 Juin Le TNN, la troupe et les grands récits
Qu’attend-on d’un Centre Dramatique National en ces temps de bousculade généralisée ? Qu’il tienne la boussole, qu’il cultive ses fidélités tout en ouvrant les fenêtres aux quatre vents de la jeunesse. Au regard de la feuille de route du Théâtre national de Nice dévoilée par sa directrice Muriel Mayette-Holtz, une évidence s’impose : le théâtre reste ce lieu unique qui cerne ce qui n’est pas clair, s’installant avec gourmandise au cœur de nos contradictions humaines. Voici les temps forts d’une programmation 2026-2027 qui refuse le tiède et célèbre les 80 ans des CDN.
80 ans, c’est l’âge de la décentralisation théâtrale, cette folle utopie d’après-guerre voulant que le théâtre soit un Service public essentiel, accessible à tous. Aujourd’hui, le réseau des 38 Centres Dramatiques Nationaux (CDN) irrigue le territoire, et à Nice, Muriel Mayette-Holtz incarne cet héritage historique depuis sa nomination en 2019, avec une ferveur chevillée au corps qu’elle continuera d’avoir pour un nouveau mandat de direction fraichement signé, plaçant deux piliers au centre de sa maison : le texte et la troupe. Selon elle, la troupe est un ADN, un collectif d’acteurs permanents indispensable pour fidéliser le public, porter la création et s’engager dans l’éducation artistique. C’est le moteur d’un projet qui revendique une identité forte et singulière : celle d’un théâtre de l’Europe méditerranéenne qui fait résonner les grands textes de notre répertoire – France, Grèce, Italie, Espagne, Portugal, etc. – pour bousculer notre propre actualité.
Alors que l’époque vacille, il s’agit de « réactiver le muscle de la curiosité« . Pour cela, le TNN mise sur l’ouverture et la fête, notamment à travers deux temps forts devenus incontournables : un Festival de Magie familial, entre mentalisme et illusion nouvelle, et un Festival de Tragédies, en plein air dans les Arènes de Cimiez (voir article page 18), renouant avec le souffle d’Épidaure.
Paroles d’aujourd’hui
Si elle n’a pas déroulé toute la programmation, Muriel Mayette-Holtz en a donné les grands axes. La transmission en est la colonne vertébrale, comme en témoigne l’accompagnement d’Eve Perreur, pur produit de l’ERACM qui, après 4 ans de compagnonnage local, s’en va conquérir Paris, mais revient poser ses valises à Nice pour sa première mise en scène, Les Orgueilleuses. Deux ans de labeur pour donner corps à un théâtre documentaire ancré dans le réel : trois figures de femmes, trois voisines d’un petit village de la Nièvre où l’isolement crée l’inégalité. À l’heure où les métropoles aspirent tout, que valent les destins de l’ombre face aux strass des étoiles ? C’est la question du hasard, du « bon endroit » au bon moment, que le plateau se chargera de résoudre.
Dans cette même veine d’un théâtre qui ausculte l’intime et le politique, le retour de Saigon de Caroline Guiela Nguyen sonne comme un événement. Nommée à la tête du Théâtre national de Strasbourg, la metteuse en scène reprend sa saga familiale qui a tourné dans le monde entier. Tout se joue dans un restaurant vietnamien, des années 1950 coloniales aux années 1990 de l’exil en France : un huis clos universel où larmes, mariages et déchirements politiques se mélangent aux parfums de la cuisine. Une œuvre charnière sur l’immigration et la décolonisation.
Compagnons de route et monstres sacrés
La saison fait la part belle aux alliances viscérales. Prenez Jean-François Sivadier et son acteur fétiche, Nicolas Bouchaud. Ces deux-là ne savent plus – ou ne veulent plus – travailler l’un sans l’autre. Ils s’emparent cette fois d’Ivanov de Tchekhov, pour le traduire au présent.
Nicolas Bouchaud qu’on retrouvera également aux côtés de Laurent Poitrenaux et Dominique Reymond dans L’Amante anglaise de Marguerite Duras, mis en scène par la jeune Émilie Charriot. Sur un plateau blanc et nu, trois comédiens immenses tenteront de disséquer le mystère absolu d’un crime sans explication !
Et puis, il y a les audaces institutionnelles. Quand Simon Delétang, à la tête du CDN de Lorient, passe commande à l’autrice Leïla Slimani pour adapter Résurrection de Tolstoï, la Comédie-Française accepte de se décentraliser en région. Une coproduction d’envergure qui prouve que le réseau des CDN est une machine de guerre créative, bien au-delà du simple réseautage.
Le théâtre est aussi là pour redresser les imaginaires. Charles Berling s’associe au journaliste Philippe Collin (France Inter) pour Les Résistantes. Après le marathon Léon Blum, place à une traversée de 4h articulée autour de Lucie Aubrac ou Hélène Viannay. L’occasion de rappeler, entre deux repas partagés avec le public, que les résistantes n’étaient pas de simples silhouettes en jupe à bicyclette, mais les architectes de notre liberté.
Enfin, un pari en terre inconnue : une création jeune public (accessible à tous) commandée à la mystérieuse Anne Cibran. Cette autrice insaisissable, qui vit la moitié de son temps en Amazonie, livre une écriture sensuelle, « phédrelienne », dans Le petit garçon avec une ombre d’oiseau. Travaillé avec la troupe du TNN pour la période de Noël, ce spectacle constitue un saut dans le vide, puisque sans texte définitif à l’heure qu’il est, mais avec une confiance absolue dans le rythme organique de la création.
Parmi, les autres temps forts de cette saison, qui compte plus d’une trentaine de spectacles, citons : Le Petit Chaperon rouge de Joël Pommerat, en première à Nice ; La petite Balade aux Enfers de Valérie Lesort, relecture féerique et décalée de l’opéra Orphée et Eurydice ; Presque Hamlet, seul en scène avec l’inénarrable Gilles Privat ; ou encore Stabile de Joris Frigerio, création circassienne mêlant acrobatie et vertige existentiel.
Rituels au long cours
Sous le signe de l’audace et de la proximité, la salle des Franciscains deviendra, en septembre, un laboratoire des écritures contemporaines : la Troupe du TNN donnera voix aux textes sélectionnés par son Comité de lecture, présidé par Me Françoise Assus-Juttner. Et dans la foulée, la mise en espace par Muriel Mayette-Holtz du lauréat 2025, La dernière fois qu’on a vu Bernard Stasi de Grégoire Biseau, sera portée par Hervé Van der Meulen.
La saison sera ensuite irriguée de rituels réjouissants, comme les Conversations intimes menées par Catherine Ceylac, qui dessineront au fil des mois les portraits de grands noms du spectacle vivant – gratuits pour les abonnés et les -26 ans ! Le TNN soigne ses fidèles, puisque chaque jeudi, Les Franciscains vibrera au rythme des lectures coups de cœur de la Troupe, tandis que le parvis se transformera, le samedi matin, en tribunal où (vrais) avocats et comédiens feront le procès de figures mythiques comme Jack Sparrow ou Emma Bovary.
Rens: tnn.fr
photo : Saigon © Jean Louis Fernandez