20 Juil Gil Marsalla, une réussite niçoise
C’est un entêtement typiquement sudiste, une inclination rétive à la centralisation jacobine. Depuis ses bureaux de Nice Nord, Gil Marsalla, le sémillant patron de Directo Prod, toise le microcosme parisien avec l’ironie tranquille de ceux qui agissent : « Ma plus grande fierté est d’avoir réussi en province avec des équipes et des artistes locaux, et de prouver aux Parisiens que tout peut partir de Nice« , confiait-il récemment, l’œil rivé sur un agenda qui ressemble à un plan de mobilisation générale. Portrait.
Pour comprendre le parcours de cette figure incontournable de l’export musical français, leader des spectacles francophones selon le Centre national de la musique (CNM), il faut remonter le fil d’un itinéraire qui tient de l’école de la vie.
Un parcours atypique
Tout commence sur les bancs du Conservatoire et de l’Université de Nice. Le jeune musicien de 14 ans gratte ses premiers accords quand le destin frappe sous la forme d’un joyeux chaos : un concert de Pink Floyd au stade Charles-Ehrmann en 1988. À une époque où les équipes techniques – les fameux roadies – étaient bien moins structurées qu’aujourd’hui, les organisateurs réquisitionnent les musiciens des orchestres de bal de la région. Arrivé en bus avec l’orchestre, Gil Marsalla monte et démonte la scène. Au beau milieu des prouesses techniques et de la folie collective, c’est l’illumination : « Je veux faire ça. » Lucide, l’adolescent sait qu’il n’a pas le don des têtes d’affiches. La musique sera un passage obligé, une formation accélérée au sein de l’orchestre familial Exclusif. Une époque homérique, par 50 degrés dans le bus de l’orchestre ! C’est là, en apprenant à tout faire – du son à la mise en scène –, qu’il forge son goût de l’effort. Un rôle social de proximité qu’il fera revivre plus tard, pendant 10 ans, avec le festival à taille humaine Rythm In Blaise, dans un village de 800 âmes. À 25 ans, le grand saut s’amorce lorsqu’il quitte l’orchestre pour devenir directeur artistique. Mais le véritable tournant se produit un certain… 11 septembre, jour de la création de sa structure. Face à une concurrence féroce, il prend une décision radicale : plutôt que de revendre des spectacles conçus par d’autres, il créera son propre catalogue. L’été devient alors pour lui un marathon sous haute tension. Et des années plus tard, du festival intimiste du Broc – écrin de verdure où se sont croisés Alain Chamfort, Michel Fugain ou Groundation – au lancement du dernier-né Cap sous les étoiles à Roquebrune-Cap-Martin, Marsalla quadrille le territoire azuréen. Même les célèbres Plages du rire, autrefois estivales, ont été pérennisées en hiver afin d’échapper à l’embouteillage des programmations de juillet.
Le « French Dream » en héritage
Pourtant, le véritable coup de génie de ce self-made-man réside dans un pari que d’aucuns jugeaient dépassé : l’exploitation méthodique du patrimoine musical français. Le déclic se produit lors d’un voyage de jeunesse à Washington D.C., où il prend conscience de la puissance du « French Dream ». Là où la France snobe parfois son patrimoine, à l’étranger on en redemande. Il mise alors sur une « niche délaissée » : Édith Piaf. Un pari d’abord modeste, porté par le succès du film La Môme, qui ouvre les portes d’un marché mondial. Piaf ! Le Spectacle, véritable cheval de Troie international aux millions de billets vendus, s’apprête ainsi à tenter l’aventure ultime : une installation pérenne à Broadway. « La chanson française telle qu’elle était écrite il y a quelques décennies s’exporte très bien. Il y a encore des gens à travers le monde qui aiment notre culture, notre langue. » Ce cri du cœur, porté par son interprète fétiche Jules Grison, résonne comme un manifeste. En 15 ans, Gil Marsalla passe de vendeur à producteur à part entière, remplissant le Carnegie Hall de New York, enchaînant les dates à Rio, s’imposant en Australie comme au Japon. Qu’il s’agisse de faire vibrer l’œuvre de Charles Aznavour dans une version symphonique au Conservatoire de Nice, ou de ressusciter Gilbert Bécaud sur la scène de l’Olympia, Directo Prod produit directement à l’étranger. Une audace qui séduit jusqu’en Asie, où sa comédie musicale Cyrano de Bergerac, spectacle 100 % niçois écrit par Stéphane Brunello et Philippe Hattemberg, poursuit son développement.
Les mains dans la boue
Mais ce tableau d’un impérialisme culturel sudiste serait incomplet sans sa part d’ombre… et de boue. Car Gil Marsalla est aussi l’homme des « Week-ends solidaires », cette association née dans les décombres de la tempête Alex en octobre 2020. Quand les vallées de l’arrière-pays s’effondraient, le producteur n’a pas envoyé de communiqués : il a dépêché ses camions, ses bras et ses techniciens. Pendant deux ans, plus de 1 500 bénévoles ont curé les berges de la Vésubie, transformant la logistique du spectacle en une formidable aventure humaine. Aujourd’hui, l’artisan maîtrise les coûts en signant lui-même la mise en scène de ses spectacles. S’il n’hésite pas à proclamer sa réussite provinciale lors de ses interventions à la BPI, Gil Marsalla n’oublie pas d’où il vient. Revendiquant un rôle social, il accepte notamment de produire les Estivales du 06 dans des conditions économiques très contraintes afin de faire travailler les artistes azuréens et de préserver le tissu local. Il se dit également « profondément redevable » envers l’État français et son système de crédit d’impôt, véritable poumon de la création.
Le 18, une nouvelle scène niçoise
Le dernier combat de ce passionné s’ancre à nouveau à Nice. Après des années de lutte contre le manque de foncier et une politique municipale passée qu’il jugeait anticoncurrentielle, il investit enfin un lieu : une ancienne cave géante de la CCI transformée en salle de proximité : Le 18. Nichée boulevard Carabacel, portée par un investissement de 3 millions d’euros, cette salle offre une modularité bienvenue : 180 places assises pour les confidences, 400 debout pour les grands soirs.
Aux manettes de ce projet audacieux, Gil Marsalla trépigne d’impatience. Son ambition ? Créer un lieu de vie hybride, un carrefour culturel en plein centre-ville. Au menu : jazz, stand-up, théâtre, DJ sets et même master classes, sans oublier un rendez-vous dominical pour les seniors. Une complémentarité affichée pour étoffer l’offre locale, en attendant l’hypothétique salle de 1 000 places dont rêve la ville. Après quatre jours d’inauguration festive en novembre, la programmation officielle démarrera en janvier 2027. Un retour aux sources pour un homme qui, après avoir conquis le monde, veut redonner ses lettres de noblesse aux musiciens sur ses propres terres.
Rens: directoproductions.com
photo : Gil Marsalla © Directo Prod