09 Sep Prom_14 : l’impossible deuil face à la comédie judiciaire
Il y a les « bonnes victimes » qui pleurent en cadence face aux caméras, qui embrassent le dogme de la résilience sur commande et s’invitent aux cocktails préfectoraux pour recevoir l’hommage des officiels. Puis il y a Thierry Vimal, dont la fille Amie, 12 ans, a été fauchée sur la promenade des Anglais le 14 juillet 2016. Invité du Festival du Livre de Mouans-Sartoux, il participera à un grand entretien et présentera le spectacle Prom_14, le 3 octobre au Cinéma La Strada. Une création qui investira ensuite le Théâtre de la Semeuse à Nice, du 8 au 10 octobre. Nous l’avons rencontré.
Thierry Vimal a toujours refusé le rôle d’ingrédient larmoyant, que la mécanique médiatique réserve aux familles meurtries. Il a choisi la ligne de crête que sont la poésie, l’ironie décapante et le théâtre. À l’origine de ce seul-en-scène, il y a le procès des attentats, tenu à Paris à l’automne 2022. Il n’envisageait pas d’y assister. Le déclic survient à la lecture des Frères Lehman de Stefano Massini, vaste fresque rédigée en poésie narrative. Pourquoi ne pas appliquer cette grille d’écriture au marathon judiciaire ? Équipé d’un vers libre, il chronique l’audience chaque soir sous le titre mordant Ça passe crème. Une traversée de 4 mois qui donnera un podcast sur France Culture, puis, sous l’impulsion de camarades comédiens et metteurs en scène, l’envie d’extraire de ce pavé de 450 pages une matière dramatique brute, mise en scène par Jonathan Gensburger et interprétée par Julien Storini.
Anatomie d’un prétoire
Adaptée pour les planches, Prom_14 (1) ne cherche ni la compassion facile ni l’épanchement narcissique. L’auteur y dresse un état des lieux polyphonique : portraits d’avocats, d’accusés secondaires, de juges et de victimes, sans passer sous silence les absurdités administratives, le pillage des corps ou la question taboue des prélèvements d’organes. Une traversée sans fard de l’audience où l’humour noir sert de bouclier contre l’effroi. Sur scène, le personnage de l’écrivain s’efface régulièrement pour devenir un simple trait d’union, un passant au milieu du drame incarné, offrant plusieurs niveaux de lecture, accessibles du public populaire aux intellectuels.
Pourtant, le malentendu persiste. Face à une presse obsédée par la reconstruction personnelle – la fameuse question rituelle : « Écrire cette pièce vous a-t-il fait du bien ? » –, Vimal s’agace. Le sujet n’est pas son nombril, mais la parole confisquée. En dénonçant l’omerta qui entoure les failles sécuritaires de ce soir de fête nationale, où le monstrueux camion a pu s’engouffrer sans obstacle, l’auteur dérange l’ordre établi. Depuis 10 ans, entre plaintes classées sans suite, valse des juges et ballets de cérémonies commémoratives, la quête de vérité piétine. Face aux procédures enlisées, le théâtre devient l’agora où pointer du doigt le renoncement des institutions.
La poésie et la spiritualité contre l’assèchement
Sans prétendre parler au nom de toutes les familles touchées, Thierry Vimal accomplit un acte de partage universel. Loin du voyeurisme et du discours thérapeutique édulcoré dispensé par certaines associations « bien en cour », la pièce remet l’humain au centre. Elle rappelle que le monstre au volant du camion n’était pas un cadre terroriste chevronné, mais un profil psychiatrique dérivant, galvanisé par la mise en scène du carnage.
Comment ne pas se perdre face à une telle traversée du désert ? Si l’écrivain conserve cet humour tchékhovien, cette capacité presque absurde à rire des pires tragédies, la réponse se niche hors des plateaux : dans la cuisine du quotidien, la méditation et des retraites spirituelles régulières. Prendre de la hauteur pour survivre aux horreurs du monde et tenir une promesse sacrée faite à sa fille perdue : tenter, chaque jour, de redevenir heureux.
Pour l’écrivain, qui a retrouvé au printemps dernier le chemin de la fiction avec un roman grinçant, Fontaine Duval cow-boy (Le Cherche midi), ce passage par le plateau relève d’un devoir de dignité. Trouver la juste distance entre la tragédie intime et l’espace collectif, faire entendre la vérité du prétoire en réinventant une forme d’empathie lumineuse et sans mièvrerie : telle est la portée de cette démarche. Une proposition salutaire, drôle et dérangeante, qui arrache le drame niçois à la récupération politique pour lui rendre sa dimension profondément tragique et humaine.
Simplement du partage
Il est à signaler que cet attentat n’a pas eu droit, comme ceux de Paris, aux mêmes hommages et au même traitement médiatique et créatif. Les victimes ont attendu deux ans avant que leurs plaintes pour « défaut de sécurité » ne soient prises en compte après plusieurs rejets. Même les avocats étaient frileux pour défendre des familles qui « osaient » pointer les dysfonctionnements.
Ce seul-en-scène est donc l’une des rares prises de parole libres et publiques des victimes, sans médiation – le mot est peut-être un peu trop faible –, sans formatage imposé. D’ailleurs, lors des premières représentations à Nice en juin dernier, aucun officiel de l’État ni des autres collectivités territoriales n’a fait le déplacement. Étrange… Crainte, mépris ou inconsistance… Personne ne le saura.
Pourtant, sur scène, il n’y a aucune polémique de bas étage, juste un ressenti. Et la forme du seul-en-scène permet paradoxalement d’oublier l’auteur, personnage principal et unique, pour visualiser tout ce qu’il raconte, et ressentir. L’empathie du spectateur est nettement sollicitée et le partage d’émotions, mais aussi de sensations, est total. L’unique comédien devient alors conteur, transmetteur, curseur d’intensité et vecteur de lecture. Ceci sans fard, avec humour, horreur, tristesse et insolence. La reconstruction passe par là : la reconnaissance du droit des victimes à s’exprimer sans les ors des cérémonies pompeuses. Car lors de ces dernières, toutes les victimes ou leurs familles n’ont pas eu droit à l’écoute d’un président pressé… N’ont pas eu droit à l’écoute d’un pays qui est en train de perdre son humanité…
Il semblerait que cet acte théâtral puisse avoir lieu à l’Assemblée nationale. Espérons que cela soit possible pour effacer des « minutes de silence » qui ont fait la honte de notre République, pour combler le silence qui pèse sur la douleur des victimes et de leurs proches. Remercions le Théâtre de La Semeuse d’avoir programmé cette pièce, et le Festival du Livre de Mouans-Sartoux de lui donner un plus large auditoire en la diffusant. Ce travail mérite d’être vu et entendu par tout un chacun qui a subi une telle violence ou qui pourrait la subir. Car ce seul-en-scène ne parle pas uniquement d’une tuerie, il parle de la douleur qu’elle laisse dans la chair de certains êtres et dans l’âme de toute une ville. La bêtise et la violence ne frappent pas que les autres : venez voir et partagez, vous en sortirez réconciliés avec votre humanité.
3 oct 2026, Cinéma La Strada, Mouans-Sartoux. Rens: lefestivaldulivre.fr
8 > 10 oct 2026, Théâtre de la Semeuse, Nice. Rens: lasemeuse.asso.fr
(1) Le titre Prom_14fait référence à V13, nom de code donné au procès des attentats terroristes de Paris, qui s’étaient déroulés le vendredi 13 novembre 2015, par le milieu judiciaire et les journalistes. Emmanuel Carrère, qui a couvert le procès, en a tiré un livre qui porte ce titre V13 – ce dernier ayant d’ailleurs eu des mots blessants quant à la sociologie des victimes de Nice, plus « populaires » qu’à Paris… Paroles d’un parisianisme déshumanisé et quelque peu méprisant, mais surtout hiérarchisation sociale inutile et vraiment inappropriée.
photo : Thierry Vimal © DR