Sophie Raimond : cinéma, poésie… et quotidien

Sophie Raimond : cinéma, poésie… et quotidien

Sophie Raimond est agrégée de lettres, docteure es sciences de l’art et de la communication. Enseignante, c’est le partage et la transmission qui la guident. Chercheuse, elle a toujours été intéressée par les cinéastes/poètes qui ont une force politique. Pour elle, la poésie est une forme de résistance et le cinéma amateur une manière d’archiver nos vies, loin des « fakes » industriels des réseaux sociaux et des médias oligarchiques. 

Sophie Raimond débute son parcours par des études en classes préparatoires, hypokhâgne et khâgne, avant de faire une maîtrise de littérature sur Baudelaire et les notions de surnaturalisme et d’ironie. Un Baudelaire sous un éclairage philosophique. Malgré son jeune âge, elle obtient le CAPES à 22 ans, l’agrégation à 23, et devient enseignante. Elle ne démarre pas par le plus facile : la Seine-Saint-Denis et ses établissements « zone violence ». Elle se souvient d’une classe de BTS de Productique mécanique à Aubervilliers, et d’un collège difficile à Bondy Est. Pas évident au début, mais la mayonnaise prend, et elle finit par être très attachée à ses élèves, soutenue et formée par des équipes d’enseignants passionnés qui l’ont portée. 

Parallèlement, elle s’inscrit en DEA de littérature comparée. Elle essaie de « sauver » un auteur un peu fascisant, Gabriele d’Annunzio, en tentant de démontrer en quoi il est un lecteur de Nietzsche au plan esthétique. Mais il était visiblement « insauvable ». Elle laisse alors tomber et s’inscrit en thèse. Elle tente aussi la FEMIS, le sommet de la formation en cinéma. Elle est admissible, mais ne passera pas au second tour. Peu à peu le cinéma arrive dans son cursus…

Son histoire personnelle l’entraîne par la suite à l’étranger. Elle est nommée en Tunisie sur un poste de français-philosophie en classes préparatoires scientifiques à l’Université publique de Carthage. Elle rencontre beaucoup de locaux et ouvre avec certains d’entre eux, la librairie Fahrenheit 451, qui existe toujours à Carthage, où s’organisent aussi des expos d’art et de bel artisanat, des rencontres où, malgré la censure de Ben Ali, l’équipe recevra Paul Veyne pour parler d’histoire, de politique et de religion, mais aussi des psychologues et des médecins pour parler de l’adolescence… Cette aventure durera 5 ans. 

Godard : la thèse

C’est en 2008 qu’elle s’inscrit en thèse à Nice. Au départ, elle s’intéresse à Godard et Pasolini, mais a un véritable coup de cœur pour le cinéaste français. Il faut remonter un an avant, lorsqu’elle est toujours en Tunisie : la nouvelle chargée du cinéma à l’Institut Français de Coopération, Emmanuelle Ferrari, interroge les jeunes de l’association Cinéfils à propos de leurs centres d’intérêt. Ils citent tous Godard alors qu’en France, ce choix aurait pu être perçu comme « snob ». Emmanuelle Ferrari lance sa programmation avec une semaine sur Godard. Et c’est Alain Bergala qui est venu et en a parlé : Godard historien, Godard philosophe… Cet engouement hors frontière l’interpelle. Le réalisateur correspond aussi à son désir de travailler sur des « cinéastes/poètes qui ont une force politique« . Puis il y avait eu Notre musique, film qui se passe à Sarajevo : Godard y fait ses repérages en 2002, dans la période de l’après-guerre et de la reconstruction, dont les médias se sont vite désintéressés. Il fait y venir l’année suivante tous ceux qui ont, à un moment donné, été effacés physiquement et dont la mémoire n’est plus, comme les Amérindiens. Il est aussi question de l’Holocauste, évoqué très longuement, et de la cause palestinienne, avec Mahmoud Darwich, entre autres. « C’est un film très engagé qui recherche une forme de poésie révolutionnaire qui fasse en sorte qu’à un moment donné, on parle au nom des vaincus et des absents, et on trouve les possibilités de renversement de l’ordre établi« , souligne-t-elle. Voilà pourquoi et comment, elle a choisi ce réalisateur hors-norme pour son sujet de thèse. 

En 2010, elle entame une collaboration avec l’Université de Nice, tout d’abord comme attachée temporaire d’enseignement et de recherche, pendant 3 ans, dans un département de sciences de la communication. Elle continue de glisser de discipline en discipline, passant des lettres et de la philosophie, au cinéma pour sa thèse, et à l’information et la communication en tant qu’enseignante. Elle est ensuite recrutée comme PRAG (professeur agrégé) et les emplois du temps chargés lui imposeront de travailler sur sa thèse durant presque 10 ans, sur Les enjeux esthétiques et politiques des métamorphoses de l’œuvre de Jean-Luc Godard. Un travail qui sera salué pour son excellence par le jury final. 

REC.forward : le festival

Un échange avec une collègue, Christel Taillibert, sera le point de départ d’une nouvelle aventure qui aboutira à la création du festival REC.forward, colloque international sur les Réemplois contemporains du film amateur. Elles ont des points communs qui leur donnent une confiance mutuelle : toutes deux enseignantes en info-com, dans le même labo de recherche, le LIRCES, passionnées de cinéma, avec l’envie de travailler sur quelque chose de nouveau, en essayant que leur recherche ait un impact au-delà des murs de l’Université. Elles se lancent à partir d’un constat : de plus en plus de films sont produits avec un geste de réemploi, de reprise, de réappropriation, de films amateurs réalisés avec les « moyens du bord », hors de toute intention commerciale, comme certains films domestiques ou de famille. Des films de found footage construits à partir d’archives privées. 

Le nom du festival leur vient d’une amie, Catherine Bellino, qui les incite à trouver une identité. Très vite avec l’aide d’un doctorant, Aloïs Deras, elles choisissent REC.forward, car forward en anglais c’est aller en avant, faire avancer un enregistrement, et donc ne pas trop se retourner vers le passé, même si ce projet est aussi porté par la nostalgie des anciennes techniques et du magnétoscope. Et REC., c’est le diminutif d’enregistrement, avec son fameux point rouge. C’est aussi un acronyme de « réemplois contemporains ». Un nom parfait.

Créer une mémoire collective

Pour établir une programmation, il a fallu trouver qui s’intéressait aux archives privées. En cette période où les fake news se fabriquent à tour de bras et où les « films du quotidien » envahissent les écrans, il est important de s’intéresser à ces images du réel et surtout aux cinéastes qui s’en servent pour nous raconter des histoires. Il leur a donc fallu tisser un réseau. 

À Nice, La Bande Passante, avec son Pop-Up cinéma, soutient le festival depuis son lancement en 2021, ce qui a notamment permis au festival d’accueillir Jean-Gabriel Périot pour son travail de collecte et de reprise des VHS filmées pendant le siège à Sarajevo pour son film Se souvenir d’une ville, projeté en avant-première et en clôture de l’édition 2023.

Dès le début, Sophie et Christel ont également travaillé aussi avec l’Institut audiovisuel de Monaco qui possède un fonds d’archives assez exceptionnel. Depuis, cette institution propose chaque année un film et invite des cinéastes, comme Arnaud Despallières en 2023 et Emilie Brisavoine en 2024.

Les deux femmes se sont aussi rapprochées de l’association des Inédits qui rassemblent beaucoup d’associations et d’institutions régionales comme Archipop (Nord-Pas-de-Calais) qui a cédé les droits de leurs images le temps d’un ciné-concert. Les Italiens Karianne Forini et Gianmarco Torri de Re-framing home movies les soutiennent aussi depuis le début. Aussi, pour la 1e édition du festival, ils viendront avec Bianca Maldini, artiste photographe prometteuse, qui réalise pour REC.forward, au Musée de la photographie Charles Nègre, une projection-performance qui rend compte de son livre d’artiste n+n

Elles ont aussi pris contact avec les chercheurs de Cinémémoire à Marseille, de l’Institut Jean Vigo à Perpignan, et de lieux internationaux comme le Musée du film autrichien. Mais aussi avec des Américains engagés dans un projet développé à Chicago (The South Side Home Movie Project), ou avec Laurence McFalls qui développe au Canada la plateforme Open Memory Box conçue avec Alberto Herskovits, qui collecte et met en ligne les films amateurs d’ex-RDA. 

Sur ces questions de réemploi du film amateur, notamment numérique, Sophie Raimond et Christel Taillibert ont trouvé aussi des artistes qui se rapprochent de l’université pour valoriser leurs travaux comme le photographe Emeric Lhuisset, qui interroge la question des images amateurs de reportage et se rend régulièrement sur les lieux de conflits, Lého Galibert-Laîné, qui mène des travaux en recherche-création avec l’université, ou Gala Hernandez Lopez, lauréate du César du meilleur court documentaire pour son un travail de reprise de films amateurs en ligne, La mécanique des fluides. Citons aussi Marco Bertozzi, universitaire et cinéaste italien qui codirige depuis 2 ans The UnArchive Found Footage Fest à Trastevere, du côté de Rome.  

Pour l’édition 2024, le festival a croisé une soirée avec le Festival du cinéma social, nouveau venu dans le réseau REC.forward, et a reçu Firouzeh Khosrovani, avec son film Radiograph of Family, qui raconte comment ses parents se sont peu à peu éloignés au fur et à mesure que sa mère s’impliquait dans la révolution islamique iranienne. La cinéaste a réalisé son film à partir de très nombreux matériaux d’archives : albums de famille, archives TV suisses et iraniennes, films amateurs dont elle ne donne pas les sources et qu’elle a elle-même collectés, retrouvés et valorisés dans son long métrage.

Après trois éditions, REC.forward a déjà donné lieu à un ouvrage collectif intitulé Réemplois contemporains du film amateur : acteurs, intentionnalités. Sophie et Christel sont en train de travailler à deux autres ouvrages pour rendre compte de tous les échanges avec les enseignants-chercheurs et les artistes. L’un qu’elles aimeraient éditer dans une maison anglo-saxonne, tant le réseau qui s’intéresse à ces films est international, l’autre en langue française dans une revue spécialisée. Puisqu’être enseignantes et chercheuses demande beaucoup de temps, et le travail d’écriture aussi, l’édition 2025 devrait être allégée et s’articuler autour de deux journées exceptionnelles pour garder le lien avec le public et montrer de nouveaux travaux.

Finalement, cette valorisation des films domestiques ou amateurs n’est-elle pas une manière de célébrer le réel, les petites histoires de notre quotidien qui font la grande Histoire ? En cette période où les grands magnats de la « Tech » ont fait allégeance à des tyrans irrationnels, violents et sectaires, il est important que la poésie du quotidien soit ainsi mise en avant et échappe à la dictature algorithmique des crétins sans culture qui développent la « fabrique du mensonge ». Car, pour Sophie Raimond, qui souhaite depuis toujours travailler sur les cinéastes/poètes qui ont une force politique, nous sommes toutes et tous des poètes et pas mal d’entre nous deviennent des cinéastes qui partagent et participent à la création d’une mémoire collective, fondement même de notre vouloir-vivre commun.