26 Fév Vous avez dit sincère ?
Après 8 mois de travaux d’accessibilité, le musée international d’art naïf Anatole Jakovsky, inauguré en 1982 grâce à la donation de la prestigieuse collection d’Anatole et Renée Jakovsky, a rouvert ses portes. Complétée par un travail minutieux de dépôts, notamment issus du musée Pompidou, ainsi que d’acquisitions importantes de la ville de Nice et de généreuses donations, sa collection permanente est aujourd’hui visible dans un accrochage renouvelé.
Sous la direction de Frédérique Olivier-Ghauri, l’équipe a repensé l’exposition permanente, qui offre un panorama unique au monde de l’histoire de la peinture naïve, du XVIIIe siècle à nos jours, dans ce bâtiment qui fut la résidence du parfumeur François Coty, le Château Sainte-Hélène, situé dans un grand parc aux essences rares.
En 2022, le musée marquait ses 40 ans par de premiers travaux d’accessibilité, mais surtout avec des événements festifs, des partenariats universitaires, la participation à la Biennale des Arts et une refonte de l’exposition permanente pour une rétrospective tournée vers l’avenir. L’exposition carte blanche à Ben Vautier, On est tous fous, avait alors été un coup de fouet pour le musée, attirant un public nombreux (+140%) et offrant une nouvelle perspective sur l’art naïf.
Confronté à l’art brut et singulier, l’art naïf pose une question soulevée par l’exposition de Ben Vautier, et par Robert Roux, adjoint à la Culture à Nice, passionné et engagé auprès des artistes, qui alimentent sa réflexion : comment délimiter ces notions ? Une « bataille » s’est jouée entre différents « personnages » au cours de l’Histoire de l’art… Les artistes naïfs existent depuis que l’homme dessine, peint, grave et sculpte, mais ce n’est qu’à la fin du XIXe siècle que l’art naïf a été véritablement reconnu et apprécié. Ce terme employé pour la première fois pour qualifier les œuvres du Douanier Rousseau (1844-1910). À l’époque, plusieurs artistes, comme les impressionnistes, s’opposaient à l’académisme régnant, un contexte artistique favorisant la recherche de l’originalité. L’art naïf, en tant que mouvement non académique, n’a pas de définition propre, mais se caractérise par une représentation figurative de sujets populaires et par un non-respect des règles, notamment de la perspective. Avec un point commun entre ses artistes, souvent issus de milieux populaires : l’autodidaxie. Depuis le début du XXe siècle, cet art n’a cessé de s’étendre et suscite un vif intérêt. La collection du musée de Nice présente aujourd’hui plus de 50 nationalités différentes (Américains, Haïtiens, Serbes et Croates, Russes, Ukrainiens…), alors que la donation originelle en comptait une trentaine.
Plus international, le musée s’est aussi ouvert à l’art brut et à l’art singulier dans les années 2000, même si, certains artistes de la collection Jakovsky se situaient déjà aux frontières de ces dénominations, voire étaient inclassables. Tels Gaston Chaissac, Scottie Wilson, Eva Lallement ou Antonio Ligabue. Aborder l’art brut est risqué, tant ses acteurs (artistes, galeristes, curateurs, collectionneurs…) sont sourcilleux des détails et défendent des opinions contradictoires. Le nombre d’articles, d’études, et de colloques tenus par les chercheurs ou psychiatres est surprenant, alors que cet art est encore mal connu du grand public…
En art, la folie est-elle une religion ?
Tentons une gageure : définir, comprendre ce que l’art brut peut avoir de si particulier. En 1949, dans la « Bible » de ce courant, L’art brut préféré aux arts culturels, Jean Dubuffet entendait par art brut : « Des ouvrages exécutés par des personnes indemnes de culture artistique, dans lesquels donc le mimétisme, contrairement à ce qui se passe chez les intellectuels, ait peu ou pas de part, de sorte que leurs auteurs y tirent tout (sujets, choix des matériaux mis en œuvre, moyens de transposition, rythmes, façons d’écritures, etc.) de leur propre fonds et non pas des poncifs de l’art classique ou de l’art à la mode. » Trop osé ? Il rétropédalera en 1968 : « L’homme sans culture — associable donc — bien entendu n’existe pas, c’est une vue de l’esprit. » Dès le départ, c’était compliqué…
C’est Gaston Chaissac qui provoquera un schisme, car Dubuffet décidera de ne plus le classer en art brut, mais dans un secteur annexe… Et c’est un collectionneur architecte, Alain Bourbonnais, qui, après avoir rencontré Dubuffet, ouvrira son propre espace en 1972 : l’Atelier Jacob. Deux nouveaux termes sont alors créés : l’art hors-les-normes, puis l’art singulier. L’art singulier connaîtra la notoriété notamment grâce à la grande exposition organisée par Alain Bourbonnais, Michel Ragon, Suzanne Pagé et Michel Thévoz : Les Singuliers de l’Art au Musée d’art moderne de Paris en 1978.
Au-delà de l’art naïf, le musée niçois présente aujourd’hui des collections d’art brut et singulier, mais aussi d’art populaire tout en poésie et en éclectisme, provenant d’artistes autodidactes de passion, d’émotion, bref, inclassables. Ces formes d’art sont devenues un enjeu important dans un monde où « la fabrique du mensonge » est, elle, devenue une industrie oligarchique. La sincérité et la poésie devenant dès lors une résistance, une préservation de la spontanéité et de l’humanité.
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photo : Vue du Musée International d’Art Naïf © Ville de Nice