25 Fév Nawal Bakouri : habiter le paysage
L’École Supérieure d’Art et Design de Toulon Provence Méditerranée (esadtpm) a une nouvelle directrice depuis 2024 : Nawal Bakouri. Nous l’avons rencontrée à l’occasion de ce numéro dédié aux femmes, aux créatrices, car sa conception de l’art contemporain et du design social repose sur l’idée d’habiter un territoire. Et la ville de Toulon la rapproche de sa Méditerranée natale, ravivant encore davantage son attrait pour le paysage, qui a donné naissance à un projet d’école fascinant : Habiter la Rade.
Nawal Bakouri ne vient pas d’un milieu centré sur l’art : ses parents étaient fonctionnaires. C’est en visitant des musées, dans une logique d’éducation classique, qu’elle développe son intérêt. Elle naît en Algérie, où ses premières expériences artistiques passent par l’archéologie et le jeu dans les ruines romaines. Très tôt, elle nourrit un goût pour tous les arts, hésitant entre les Beaux-Arts et l’histoire de l’art, tout en pratiquant en amateur. C’est au fil de longues balades dans la nature algérienne avec son père que naît chez elle l’attrait du paysage et de ses verts méditerranéens si particuliers.
Formée à l’École du Louvre, elle débute en histoire de l’art, avec un intérêt pour les arts africains – Maghreb compris – traditionnels puis contemporains. L’exposition Magiciens de la Terre au Centre Georges Pompidou marque un tournant. Après 3 ans, elle rejoint l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, site Saint-Charles (UFR Arts plastiques et sciences de l’art). Elle s’oriente vers la philosophie, entame une thèse non soutenue et complète sa formation par un master en gestion culturelle.
Durant ses études supérieures, elle passe près de 2 ans en stages, ou en observation, à la Biennale de Dakar et à la Biennale de Bamako, au Sénégal, et à Douala, au Cameroun. Elle effectue son premier stage de master au Musée national du Mali, où elle rencontre notamment Abdoulaye Konaté, figure d’une génération marquée par les circulations du panafricanisme, formé en partie à Cuba. À la fin des années 1990, elle y découvre aussi des recherches sur la conservation adaptée au climat sahélien, privilégiant des méthodes écologiques face aux contraintes locales. Curieuse et touche-à-tout, elle affirme un intérêt constant pour la matière.
Un cursus professionnel atypique
Nawal Bakouri poursuit son activité de commissaire d’exposition en développant une pratique de scénographie, ayant du mal à travailler sans complice ou sans concevoir elle-même la mise en espace. Pour elle, il ne s’agit pas d’un simple accrochage : elle accorde une attention particulière à la manière dont le public rencontre les œuvres, privilégiant une approche corporelle, haptique, plutôt qu’intellectuelle.
Parallèlement à l’écriture et au montage d’expositions, elle obtient un premier poste dans une galerie associative de design graphique à Paris : la Galerie Anatome, un espace de 300 m² où elle travaille 6 ans, jusqu’en 2011. Elle y rencontre des designers internationaux – issus de la presse, de l’édition ou de l’affiche – et découvre le design comme discipline artistique à part entière, au-delà de la seule communication. Elle s’intéresse aux écoles d’affichistes, à la pensée de la couleur, du dessin et de la construction, ainsi qu’aux liens entre graphisme et art africain contemporain, notamment dans les régions sahéliennes où le motif porte une forte charge culturelle.
Jusqu’en 2019-2020, elle mène également une activité d’enseignante en écoles d’art, en histoire et théorie de l’art et du design. Elle intervient à l’ESAM Caen-Cherbourg, à l’ESAD d’Orléans, ainsi qu’à l’Académie Charpentier à Paris.
Parallèlement, elle poursuit ses projets de commissariat d’exposition et fonde l’association Plateforme Social Design avec des designers et d’autres acteurs culturels. Cette structure défend un design écosocial, aujourd’hui largement valorisé dans les écoles d’art publiques : une approche contextuelle, peu centrée sur l’objet, l’industrie ou la reproductibilité, et davantage attentive aux usages, aux territoires et aux enjeux sociaux.
Le design social
À la Galerie Anatome, elle mène une réflexion sur l’écart entre l’art exposé et son image. Elle observe que de nombreux centres d’art contemporain présentent alors un art conceptuel, minimaliste, très intellectualisé, parfois sec, tandis que leur communication fait appel à un graphisme foisonnant, baroque et incarné. Les affiches, riches en couleur et en matière, semblent porter davantage de présence sensible que les œuvres montrées.
Elle se souvient d’un centre d’art en banlieue parisienne dont l’exposition inaugurale consistait en une dalle de béton conceptuelle, presque austère, alors que l’affiche, placardée en ville, ressemblait à une peinture abstraite vibrante. Ce décalage l’interroge sur le rôle du graphisme : peut-il réintroduire geste, dessin et matière, là où l’art se dématérialise ?
Nawal Bakouri inscrit son regard dans une histoire longue de la peinture, de la construction perspectiviste à l’abstraction, en soulignant le rôle fondateur de la lumière, notamment en Méditerranée. Pour elle, le paysage est ce lieu où nature, culture et regard composent la relation esthétique au lieu que l’on habite au sens plein. Cette réflexion s’est nourrie de son intérêt pour l’architecture et la permanence architecturale développée par Patrick Bouchain, notamment lors de la réhabilitation du Palais de la Porte Dorée pour la Cité nationale de l’histoire de l’immigration, où l’existant est transformé plutôt que détruit par les pratiques des visiteurs du chantier. Habiter, c’est éprouver un lien sensible au monde, se sentir exister dans un lieu et un paysage.
Elle considère que l’école d’art apprend à faire surgir cette relation esthétique, proche de la poésie, par le déplacement, le décalage et l’attention. Elle encourage des pratiques ancrées dans le territoire, comme des ateliers explorant le paysage à vélo, fondés sur l’arpentage, la collecte et l’observation. L’artiste, selon elle, doit « faire l’éponge » : s’imprégner du réel pour le transformer, dans une démarche proche de la recherche, y compris en sciences sociales.
Enfin, elle définit le design écosocial comme un déplacement de la mesure métrique du corps vers une mesure sociale et sensible. Il ne s’agit plus seulement d’ergonomie, mais de dignité, d’empathie et d’attention aux usages, notamment dans les domaines du soin, du vieillissement ou du handicap. Grâce à des productions adaptées et parfois low tech, le design cherche désormais à soutenir les personnes et à renforcer leur sentiment d’existence et de considération.
Les écoles d’art, jusqu’à Toulon
En 2019, Nawal Bakouri se dit qu’elle pourrait reprendre la direction d’un lieu. D’abord intéressée par un centre d’art, elle découvre que l’école de Valenciennes recherche un directeur, avec un DNSEP en design écosocial. Un an plus tôt, un responsable de la recherche l’avait sollicitée pour un article dans la publication Design écosocial. Motivée par le projet de l’école, elle retrouve l’enseignement et le contact avec les étudiants, qu’elle avait cessé d’avoir. Elle y trouve un enrichissement personnel, une confrontation d’idées, une dynamique de groupe. Sans en avoir fait un but initial, elle sent qu’elle peut contribuer au projet de l’école. Mais le maire de Valenciennes décide de ne pas renouveler son mandat et ferme l’école. Malgré cela, cette expérience l’encourage à poursuivre ses recherches et à réfléchir à son lieu de vie.
Elle ne s’imagine que dans le Sud, au bord de la Méditerranée, écho de son enfance en Algérie, et considère que sans la lumière et la couleur méditerranéennes, on ne peut comprendre l’évolution de la peinture, de la représentation classique jusqu’à l’abstraction et à l’art contemporain, comme en témoignent les collections du musée de Toulon. Son choix est fait : elle prend le poste de direction de l’École Supérieure d’Art et de Design de Toulon.
Pour elle, l’art est sorti du cadre, du chevalet et même du format. Il peut encore s’y inscrire, mais explore désormais d’autres formes et d’autres espaces. De même, le design social a renégocié son rapport à l’humain, de la mesure métrique à la mesure sociale. L’art passe de la mesure de la représentation à l’abstraction, puis au concept, et enfin au lien à la société. C’est son attache au monde qui modifie les formes. La notion de paysage implique alors une école de terrain, fondée sur une création située, attentive au territoire que l’on habite et dont on fait l’expérience à la fois seul.e et collectivement. En art comme en design, il s’agit de s’imprégner d’un lieu et d’en révéler la richesse, notamment dans le Var, marqué par des populations mobiles et saisonnières. Son projet pédagogique porte d’ailleurs un nom explicite : Habiter la Rade.
Sa conception de la direction
Nawal Bakouri observe une difficulté croissante, dans les écoles d’art comme dans la société, liée au décalage entre les discours médiatiques et la réalité vécue. Les images de réussite rapide, d’argent facile ou d’ascension fulgurante entretiennent une illusion qui éloigne des conditions concrètes d’existence et de bien-être. Face à cette obsession de la réussite, elle privilégie l’action : faire, chaque jour, quelque chose de tangible. Même à un poste de direction, la stratégie n’a de sens que si elle se construit par des actes effectifs, une écoute active et un accompagnement des équipes.
Dans les ateliers, les étudiants ne cherchent ni la réussite ni son contraire, mais une manière d’habiter le monde. Ils fabriquent leurs propres outils, explorent des valeurs sans dogmatisme, à travers une recherche personnelle ancrée dans le faire. Beaucoup arrivent en demandant ce qu’ils vont apprendre. Elle répond que c’est l’expérience même du « faire » qui forme : agir est une façon de penser et d’être au monde. Cela rappelle, en filigrane, les Œuvriers de Roland Gori, dont elle ne se réclame pas explicitement.
Son poste de directrice repose sur deux dimensions : l’autorité, qui consiste à arbitrer selon des règles communes, et la médiation. Être médiatrice, c’est ne pas être en réaction immédiate, mais interroger ce qui se joue et ce qui doit être transmis. Cette approche, fondée sur l’écoute et le recul, lui paraît essentielle pour accompagner les étudiantes et les étudiants et faire dialoguer les positions plutôt que les opposer. Une posture salutaire à une époque où trop de dirigeants préfèrent les rapports de force aux échanges.
(1) Dans Les Œuvriers, Roland Gori critique un capitalisme financiarisé qui réduit les êtres humains à de simples moyens, évalués par l’efficacité et la rentabilité, et non plus par la qualité de leurs œuvres ou de leurs liens. Il propose de « restituer une dimension œuvrière » à nos vies, c’est-à-dire de penser les existences, les métiers et le vivre-ensemble comme des œuvres d’art, où comptent la création, la singularité et la dignité plutôt que la seule performance économique.
photo : Nawal Bakouri, directrice de l’ésadtpm© Celia Pernot