25 Mar Olivier Garcin : résistant poétique
Nice est une ville de plasticiens reconnue. Elle fut, et la Côte d’Azur avec elle, l’une des capitales de la performance (1). La période actuelle, qui tente de tout robotiser, a trouvé avec Olivier Garcin et le collectif Garage 103 un îlot de résistance créative et poétique dont notre région peut être fière. Portrait.
Figure singulière de la scène artistique azuréenne, Olivier Garcin s’impose depuis les années 70 comme un artiste plasticien, vidéaste, poète et performeur dont le parcours épouse les métamorphoses de l’art intermédia et transmédia à Nice. Installé durablement dans cette ville, il y développe une œuvre protéiforme où se croisent expositions, cinéma, gestes-actions, poèmes-partitions, installations, pérégrinations, collections, performances, dessins, photographies, vidéos, commentaires et poésies. Son nom reste indissociable d’un lieu devenu mythique : le Garage 103, fondé en octobre 1975.
Né en 1955 à Aix-en-Provence, Olivier Garcin crée le Garage 103 « en réseau avec quelques complices« , souligne-t-il, parmi lesquels Michel André, Michel Crespin, Francis Escoda, Dominique Rossini et Claude Valéry, tous étudiants de la Villa Arson. Le contexte de la scène artistique niçoise d’alors est celui de l’hégémonie de la peinture formaliste et matérialiste (Support/Surface et le Groupe 70) et de l’après-Fluxus.
Garage 103 : laboratoire post-Fluxus
L’arrivée de Fluxus à Nice au début des années 1960 a profondément marqué la scène locale. Garage 103 s’inscrit dans cette « mouvance très post-Fluxus, dans une dynamique d’explorations, d’expérimentations et d’affirmations« . Dès ses débuts, le lieu et sa revue se conçoivent comme un espace de liberté d’expression et d’actions. Ce sont plus qu’une galerie et une publication traditionnelles : on y expose bien sûr, mais on y filme aussi, on y performe, on y édite, on s’y rencontre.
La performance Feu d’artifice en plein jour (1975), décrite comme la « deuxième apparition publique » du Garage 103, résume cet esprit. Sur une plage niçoise, les mots « Garage 103 » sont tracés en lettres cursives à l’aide d’un mélange de sucre et de désherbant, enflammé en plein jour, puis accompagné de fumigènes colorés et de saluts aux passants. L’inscription demeure plusieurs semaines sur le sol. Le geste est simple, spectaculaire et éphémère, mais il inscrit durablement le collectif dans l’histoire de la performance sur la Riviera.
Au fil des décennies, le Garage 103 « a vu passer des dizaines d’artistes dans et hors les murs« . Ben Vautier évoque ce garage investi par « une drôle de bande » qui publiait le fanzine Des Viscères et des Abats. Chronique du Garage 103, dans lequel il dit avoir lui-même écrit. Autour d’Olivier Garcin gravitent des figures majeures : Ben donc, mais aussi Daniel Biga, Jean Mas, Bruno Mendonça, Marcel Bataillard, Philippe Tixier, Julien Blaine. S’y croisent également des artistes liés aux réseaux Fluxus et néo-Fluxus tels Serge III Oldenburg, Robert Filliou et Allison Knowles, ainsi qu’aux avant-gardes poétiques et conceptuelles comme René-Gilles, Joël Hubaut, François Goalec, Alain Snyers, Charles Dreyfus, Balbino Giner, Jean-Claude Lefèvre, Nicola Frangione, Arturo A. Barrio, Alberto Vittachio, Carla Bertola, Éléonore Bak, Bob Lens, Pascal Pithois, Jean Dupuy, Jacques Lizène et bien d’autres. Cette constellation situe Garage 103 comme un nœud de circulation entre la génération Fluxus historique et une scène niçoise post-Fluxus émergente.
L’art comme action et expérience
La démarche d’Olivier Garcin est performative, l’artiste « exprime, en langages articulés souvent mis en scène avec des moyens technologiques, un jeu de paroles et de gestes performatifs« , selon un texte critique publié sur le site Recours au poème. Que ce soit au Garage 103, dans les galeries, musées ou centres d’art, il interroge les valeurs traditionnelles des beaux-arts – le beau comme finalité, l’académisme – dans une perspective politique entendue comme création de lien avec la cité. Sa pratique engage ainsi autant l’esthétique que le social, l’enseignement que la transmission.
À partir de 1977, il initie les Gisements futurologiques, séries issues d’actions menées à la Remise du Garage 103 (lieu-galerie) avec dispositifs vidéo, fumigènes et son. Cette « pensée archéologique » explore les traces laissées par l’homme, les objets industriels, les déchets et la mémoire matérielle dans une vision post-atomique et écologiste. La manifestation rétrospective Gisements et reportages futurologiques, réalisée au musée d’archéologie de Nice-Cimiez, prolonge cette recherche à partir de fossiles, roches, minéraux et vestiges archéologiques, mais aussi de photographies, vidéos, murs-images et dispositifs installés. Dès 1977, une première installation performative, Carré de fouilles, marque le début de cette approche autour des « choses de la terre« .
Ses Dispositifs Installés pour l’Action (DIA©®), pièces participatives engageant physiquement le public, prolongent l’héritage Fluxus et dadaïste : l’art comme situation, protocole, expérience partagée plutôt que comme objet de contemplation. Cette logique se retrouve aussi dans ses interventions autour de la revue Doc(k)s. Dans ses (DIA©®), il présente un numéro spécial de performance internationale illustré par des projections de films de performances, puis réalise des actions de manipulation performative de revues de poésie – accrochage et décrochage en public, lecture à haute voix des titres et des textes – au Palais Acropolis, à l’Espace Magnan, mais aussi à la bibliothèque de Turin et ailleurs. Le livre et la revue deviennent, comme la voix, le geste et le corps, des matériaux performatifs autant que textuels.
Une œuvre inscrite dans la durée
Avec Gisement futurologique n°7, Le cabinet de curiosité, développé en lien avec les équipes du Musée d’Archéologie de Nice pour le site de Cimiez, Olivier Garcin transpose sa logique performative dans un cadre muséal. Entre fiction scientifique et méthodologie de fouille, il fait dialoguer art, archéologie et mémoire. D’autres collaborations institutionnelles prolongent alors l’impact initial de Garage 103 en faisant entrer dans les musées, niçois et autres, une culture issue de la performance, de la poésie-action et de l’édition alternative.
En 2023, l’exposition collective Fluxus Côte d’Azur 1963-1968… 2023, présentée à la galerie Eva Vautier, réunit Olivier Garcin aux côtés de Ben, Filliou, Maciunas, Paik ou Vostell, ainsi que Max Horde et Alain Snyers, confirmant sa place dans la constellation Fluxus / post-Fluxus.
Si les sources disponibles ne livrent pas une biographie exhaustive (date de naissance précise, liste complète d’expositions ou filmographie), elles dessinent le portrait d’un artiste dont la constance, depuis 1975, a façonné une scène.
Olivier Garcin et Garage 103 occupent ainsi une position charnière : celle d’un noyau autogéré mêlant performance, poésie, vidéo, édition et dispositifs participatifs, point de rencontre entre héritage Fluxus et expérimentations contemporaines. Par la durée du lieu, l’intensité des réseaux activés et la radicalité des gestes, ils ont structuré à Nice, sur la Côte d’Azur et au-delà, une culture post-Fluxus singulière, où l’art reste une action vivante inscrite dans la cité.
Olivier Garcin a écrit un ouvrage qui se lit comme un manifeste : Une épopée, un lieu, une revue, des actions, « tout un tas d’horizons »… (Les Presses du réel, Dijon, et South Art Éditions, Nice, 320 p.), dans la collection L’écart absolu créée et dirigée par Michel Giroud (2). Véritable trésor, ce livre permet de s’immerger dans cette démarche, pilier de la scène plastique niçoise et de Fluxus. L’auteur y développe, par des textes théoriques, poétiques et historiques, une esthétique du performatif en art éclairée par de très nombreux exemples et illustrations.
(1) Le site performance-art.fr présente un fonds documentaire inédit sur l’art de la performance sur la Côte d’Azur de 1951 à nos jours. Résultat d’un programme de recherche mené par la Villa Arson, on y trouve de nombreuses sources sur Olivier Garcin, le Garage 103 et tous les participants. La Strada avait réalisé le catalogue de cette opération. Parallèlement, l’exposition L’Art contemporain et la Côte d’Azur – Un territoire pour l’expérimentation, fut aussi un événement que le Garage 103 et Olivier Garcin marquèrent de leur empreinte. La Strada avait édité un numéro spécial à cette occasion.
(2) L’ouvrage, dont chacun des exemplaires est augmenté d’un geste de l’auteur, est disponible au GARAGE 103, 5 Avenue Villermont à Nice, et par correspondance en adressant un mail à dnda@club-internet.fr
photo : Olivier Garcin et Michel Giroud, inauguration du bureau aérien de la République Géniale Noir Bureau Noir Service, 18/03/2006, Villa Arson, Nice © DR