Ontologie du désastre

Ontologie du désastre

Dix ans après Mechanical Stress, Florian Pugnaire réinvestit la galerie Eva Vautier avec Strike the set, un projet critique qui radicalise sa réflexion sur la physicalité de l’art. Conçue comme un écosystème résiduel, l’exposition n’est plus le lieu de la monstration de l’objet fini, mais le tombeau d’une destruction orchestrée.

Au cœur du dispositif se trouve Catenae (2025), un film de fiction qui dépasse la simple captation documentaire. Le titre, emprunté à la géologie planétaire, désigne une chaîne de cratères d’impact ou l’effondrement de galeries souterraines. Ce terme latin, qui a donné le mot « chaîne » en français, sert de point de départ à une réflexion sur l’enchaînement des catastrophes.

Dans un white cube immaculé, simulacre d’exposition, des mécanismes chimiques et mécaniques activent un anéantissement méthodique. La destruction s’y déploie au moyen de chaînes et de moteurs. Les œuvres y subissent une autophagie programmée ; elles luttent avec leur environnement, s’animant de pulsions destructrices dans un récit muet. Florent Pugnaire, diplômé de la Villa Arson, saisit le moment exact où le geste plastique bascule dans sa propre négation.

L’expression anglaise Strike the set (souvent abrégée en strike) appartient au jargon du théâtre et du cinéma. En français, elle signifie « démonter le décor » ou « désinstaller le plateau ». On peut y voir la volonté de défaire les artifices de l’exposition pour ne laisser apparaître, dans le film, que le processus même de la création, qui se fait et se défait, portée par une part d’aléatoire, comme un cycle de vie affranchi de tout maniérisme.

Dans l’espace de la galerie, le spectateur fait l’expérience d’une collision temporelle : les murs, recouverts de fragments de décors maculés, déchirés ou fondus, se font l’écho physique du film. Ces ruines architecturales soutiennent des sculptures résiduelles, reliques préservées du désastre. Le terme catenae, emprunté à la géologie pour désigner une chaîne de cratères d’impact, devient ici la métaphore d’une causalité de l’effondrement. Celui que l’on nous annonce à l’échelle planétaire, mais aussi celui d’un art contemporain parfois trop policé par l’obsession du white cube, au point de faire glisser paradoxalement l’anticonformisme des générations précédentes vers une forme de formalisme sclérosant.

Pugnaire subvertit ainsi l’institutionnalisation de l’art en interrogeant la conservation de l’artefact face à sa dégradation intrinsèque. L’exposition devient simultanément le sujet, le processus et le vestige d’elle-même. En opérant cette fusion conceptuelle entre création et destruction, l’artiste ne livre pas un simple constat de vanité, mais une méditation sur la résistance de la matière. Une esthétique de la désolation qui réaffirme l’atelier comme zone d’expérimentation pure, et la ruine comme forme ultime de l’œuvre. Une démarche qui n’est pas sans rappeler certains musiciens pour lesquels la déconstruction peut devenir, paradoxalement, une voie vers une forme inattendue d’harmonie.

23 mai > 29 aou, Galerie Eva Vautier, Nice. Rens: eva-vautier.com

photo : Vue de l’exposition de Florian Pugnaire, Galerie Eva Vautier © François Fernandez