Scène 55 : partage et décloisonnement

Scène 55 : partage et décloisonnement

Dans le paysage parfois convenu des scènes culturelles, certains directeurs administrent des saisons ; d’autres défendent une vision. À Mougins, Pierre Caussin est de cette seconde catégorie. À la tête de Scène 55, il poursuit un projet qui cherche moins à remplir une salle qu’à réinventer le lien entre les œuvres et leurs publics.

Les indicateurs sont d’ailleurs au beau fixe. La Ville de Mougins demeure le premier soutien financier de l’équipement, tandis que le renouvellement du conventionnement national pour la marionnette et la danse s’annonce favorable. La fréquentation reste solide, avec plus de 15 000 spectateurs annuels, sans compter les publics scolaires. Car la transmission constitue l’un des fondements du projet. 

Mais l’originalité de Scène 55 se joue surtout dans sa conception du spectacle vivant. Pierre Caussin revendique un refus du « spectacle frontal« , ce modèle où le public demeure à distance des artistes. Aussi la salle multipliera cette saison les dispositifs bi-frontaux ou quadri-frontaux afin de rapprocher physiquement spectateurs et interprètes. Ici, l’immersion n’est pas un argument marketing mais un véritable principe de programmation.

Quand le public entre dans la ronde

Cette philosophie irrigue l’ensemble de la saison. L’ouverture se fera avec un Bal Littéraire, en partenariat avec le Festival du Livre de Mouans-Sartoux. Imaginé par Fabrice Melquiot, qui en a orchestré plus de 500 à travers le monde, le concept n’a rien perdu de sa fraîcheur : 4 auteurs réunis le lundi écrivent en 24h une fiction à 8 mains, devenue le lendemain une lecture performée sur des musiques populaires. Puis les gradins s’effacent et le public est invité à danser.

Même esprit pour le Kilomètre de Danse, organisé avec le Pôle National Supérieur de Danse Rosella Hightower (PNSD). Après une 1e édition dans les murs du théâtre, l’événement gagnera cette année le cours des Arts, au cœur de Mougins. Une manière de replacer la danse au milieu de la cité et de faire du spectacle un espace de rencontre.

L’immersion sera également au programme de L’Abolition des privilèges d’Hugues Duchêne. Les spectateurs, installés au centre du dispositif, assisteront au plus près à la nuit du 4 août 1789. Puis Anne-Sophie Turion prolongera la réflexion avec La même chose mais pas tout à fait pareille, création conçue « par et pour le public » qui détourne les conventions de la représentation.

La danse a son territoire

La danse demeure l’une des signatures de Scène 55 avec 12 propositions chorégraphiques. Le temps fort de l’automne sera le retour d’Hofesh Shechter. Le chorégraphe britannique présentera In the Brain, nouvelle création nourrie de son écriture physique, viscérale et collective. Après le succès de From England with Love en 2024, trois représentations sont prévues pour cette plongée dans un univers inspiré du clubbing, entre rave et rituel chamanique.

Autre rendez-vous attendu : celui avec Mourad Merzouki et son Locura. Dans le prolongement de Folia, le chorégraphe poursuit son dialogue entre hip-hop et musique baroque. Aux côtés des danseurs de la Cie Käfig et des musiciens du Concert de l’Hostel Dieu, il imagine un spectacle où tarentelles méditerranéennes et cultures urbaines se répondent dans un même élan.

L’art des complicités

Le théâtre accueillera notamment Ariane Ascaride avec Touchée par les fées. Inspiré de son livre éponyme, le spectacle retrace les rencontres, les influences et les fidélités qui ont jalonné son parcours. Une traversée intime portée par l’une des figures majeures de l’univers de Robert Guédiguian.

La saison confirme aussi l’importance des coopérations territoriales. Pierre Caussin souligne notamment les liens entretenus avec le Théâtre de Grasse ainsi qu’avec plusieurs structures départementales. Une dynamique qui se renforce aujourd’hui avec le Théâtre National de Nice. Scène 55 accueillera ainsi les répétitions et une date des Fourberies de Scapin, mis en scène par la directrice du TNN, Muriel Mayette-Holtz, avant le départ du spectacle en tournée. 

Autre partenariat de premier plan : celui noué avec la Biennale Internationale des Arts du Cirque de Marseille (BIAC), portée par Archaos, Pôle national Cirque. Seront notamment présentés Solstice (Yan Raballand), Rapprochons-nous (La Mondiale Générale) et Frames (Alexander Vantournhout). Dans cette dernière proposition, quatre circassiens évoluent dans un carré de deux mètres sur deux. Sans artifices sonores, sous une lumière brute, la performance brouille les frontières entre cirque, installation et arts plastiques.

Musique, humour et fantaisie

La musique trouvera l’un de ses sommets avec Nuit cubaine à La Havane. Roberto Fonseca, pianiste passé par le Buena Vista Social Club, y croisera le violoncelliste Vincent Ségal. Entre jazz, héritage classique et improvisation, la rencontre promet un voyage chaleureux et sans frontières.

On rira avec Blandine Lehout, qui viendra ausculter les joies et les chaos de la parentalité dans un stand-up nourri par les réactions du public. Les amateurs de théâtre burlesque retrouveront, eux, Les Gros Patinent Bien, phénomène signé Olivier Martin-Salvan et Pierre Guillois, récompensé par le Molière 2022 du théâtre public. Une aventure de carton-pâte devenue un classique.

Enfin, Philippe Katerine fera étape à Mougins avant l’exposition Monumental prévue à l’été 2027 ! Le 4 mai, il partagera une lecture-rencontre avec l’historien de l’art Philippe Eveno autour de son univers plastique et de son fameux « mignonnisme ».

Le printemps des marionnettes

Bien entendu, le traditionnel Printemps de la marionnette déploiera plusieurs propositions marquantes. Le Théâtre Désaccordé ouvrira les festivités avec Fofil, inspiré de 1Q84 d’Haruki Murakami. La Cie Inéluctable présentera Seuil, réflexion sur le deuil mêlant danse et voltige. Michaël Cros et La Méta-Carpe proposeront Le Cryptozoologue, d’après Karin Serres. Les Anges au Plafond revisiteront pour leur part la figure de George Sand avec George sans S, servi par quatre femmes et un remarquable travail du papier.

Près de la chapelle Notre-Dame-de-Vie, Violaine Fimbel et la Cie Yokaï dévoileront Echo(e)s. La clôture reviendra à la compagnie finlandaise Portmanteau avec Pyykki, Lost in Laundryland, aventure circassienne et muette au cœur d’une machine à laver devenue terrain d’exploration.

Notez que la saison s’enrichit enfin d’un escape game immersif conçu par la Cie 8e Alchimie, déjà remarquée pour sa contribution à l’Opéra de Nice. Le parcours permettra d’explorer les coulisses du théâtre et de son école de musique. Celle-ci bénéficiera d’une mise en lumière particulière, au même titre que l’exposition photographique annuelle et les cycles de projections-débats associés à la programmation.

Rens: scene55.fr

photo : In The Brain © Todd MacDonald