Le dessin, territoire critique et politique

Le dessin, territoire critique et politique

Du 28 au 30 août à Marseille, Paréidolie réunit 17 galeries françaises et internationales autour d’un dessin envisagé comme espace de recherche, de mémoire et de contestation. Entre hommage à Louis Soutter et Nicolas Rubinstein, scène émergente et programmation vidéo, le salon marseillais affirme plus que jamais la puissance critique du trait.

Depuis sa fondation en 1988, la galerie d’art contemporain du Château de Servières s’est construite comme un laboratoire de résistance esthétique. C’est avec ce souci d’une implantation territoriale forte et d’une exigence plastique sans concession que l’association, dirigée par Martine Robin, organise la 13e édition de Paréidolie. Ce salon où le dessin est roi est devenu l’un des points de convergence de la rentrée de l’art contemporain. Bien au-delà d’une simple foire commerciale, le rendez-vous marseillais s’affirme comme une plateforme critique interrogeant les mutations contemporaines du médium graphique.

Sous la présidence de Fanny Robin, directrice de la Fondation Bullukian, le comité artistique 2026 rassemble des figures de la critique et de la scène plastique, comme l’artiste Nicolas Daubanes, le collectionneur Thierry Forien ou encore Pascal Neveux, directeur du Frac Picardie. Le comité a élaboré une sélection rigoureuse de 17 galeries françaises et internationales. Cette cartographie esthétique fait dialoguer des acteurs historiques et de jeunes structures qui bousculent les codes du marché. On y croise les propositions de Backslash, Binome, Laurent Godin, de la Galerie Éric Dupont, ou de la Galerie Pauline Renard, qui orchestre un dialogue incarné entre Katia Bourdarel et Sylvain Ciavaldini. Mais aussi l’ouverture européenne portée par Annie Gentils Gallery à Anvers, Christine König Galerie à Vienne, ou MABE Gallery à Genève. Ensemble, ils dressent un état des lieux du tracé contemporain, de la fragilité du papier aux hybridations de l’image.

La programmation de cette édition se déploie à travers un dialogue mémoriel et prospectif particulièrement dense. Invité d’honneur, Louis Soutter (1871-1942), dont l’œuvre convulsive est présentée sous le commissariat de Julie Borgeaud, rappelle la charge existentielle du dessin. Ce contrepoint historique trouve un écho poignant dans l’hommage rendu à l’artiste Nicolas Rubinstein, décédé en 2025 (voir encadré). 

Face à ces figures tutélaires, la création émergente s’impose avec une énergie nécessaire. L’artiste invitée Marguerite Maréchal déploie ses propres mythologies visuelles, tandis que le Prix D.É.J.A. (Diplômés, Étudiants et Jeunes Artistes du Réseau de L’École(s) du Sud) met en lumière une jeune garde indisciplinée.

Parallèlement, la Saison du Dessin prolonge cette dynamique jusqu’en décembre, à travers une trentaine de lieux partenaires à l’échelle régionale et nationale. Elle investit notamment les espaces de diffusion et de travail des Ateliers d’artistes de la Ville de Marseille. On y retrouve des créateurs comme Prune Phi, Théophylle Dcx, Elias Kurdy ou Sandar TunTun. L’événement s’enrichit également de Vidéographiques, une programmation confiée à Muriel Enjalran autour de films issus de la collection du Frac Sud. De quoi refuser un élitisme hors-sol pour célébrer le dessin dans ce qu’il possède de plus organique et de plus indissociable du geste créateur.

Nicolas Rubinstein : la structure mise à nu
Disparu à Marseille en août 2025, à l’âge de 61 ans, Nicolas Rubinstein laisse une œuvre hantée par la disparition, la mémoire familiale traumatique liée à la Shoah et l’obsession de la structure cachée. Cet ingénieur géologue de formation s’était tourné vers la sculpture et le dessin pour radiographier le vivant, traquant l’ossature intime des êtres et du monde. Il s’est notamment fait connaître en disséquant l’imaginaire collectif et la culture populaire à travers sa série Mickey is Also a Rat, développée au cours des années 2000, qui met au jour le squelette de la célèbre souris pour en révéler l’ironique et macabre vérité anatomique. Qu’il s’agisse de ses sculptures d’écorchés, de ses mers de plastique dénonçant nos dérives écologiques, ou de ses dessins méticuleux, Rubinstein pratiquait un art de la dissection qui n’était jamais morbide, mais résolument métaphysique. L’hommage que lui rend le salon Paréidolie 2026, sous le commissariat d’Odile Redolfi, marqué par la parution d’une monographie posthume dans la collection Parole d’artistes (éditions Fage), célèbre précisément ce geste graphique d’une extrême précision : un tracé comme ultime rempart contre l’oubli et l’effondrement.

28 > 30 aou, Château de Servières, Marseille. Rens: pareidolie.net – chateaudeservieres.org

photo : Paréidolie 2024 © Jean-Christophe Lett

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