20 Juil L’homme qui voulait recoudre le monde
Portrait de François Fauchon, médecin des ombres et guetteur d’art contemporain. Entre les statistiques glacées de la neuro-oncologie et la fureur salvatrice de la création, ce niçois d’adoption a bâti en quarante ans une collection comme un rempart contre le néant.
Le cabinet des diagnostics impossibles
Chez François Fauchon, la fracture entre art et médecine n’existe pas. Il y a plutôt une passerelle suspendue au-dessus du vide. Pour comprendre ce qui anime le regard aiguisé de ce familier des vernissages de la Côte d’Azur, et de pas mal d’autres lieux d’art de la Planète, il faut accepter un balancement entre deux abîmes : celui de la neuro-oncologie de pointe, clinique et feutré, et celui de l’art contemporain, « électrique » et le plus transgressif. Il explique le plus tranquillement du monde les débuts de sa passion de collectionneur, « il y a 40 ans à peu près. C’était concomitant avec mes débuts de médecin, lorsque j’étais à Paris. » Une double entrée dans la carrière, entre l’apprentissage de la souffrance extrême et l’acquisition de « petites choses« , premières pierres d’un édifice qui compte aujourd’hui plus d’un millier de pièces. Une collection dont on peut voir un extrait jusqu’au 15 septembre 2026, à la Galerie 21 Contemporary à Nice. L’exposition Habiter l’incertain : corps, traces et métamorphose est accessible sur rendez-vous (fauchoncollection@gmail.com) ou lors des deux journées portes ouvertes les samedis 25 juillet et 22 août 2026. Attendez-vous à voir des œuvres incroyables venues de tous les continents.
Pour lui, l’art est une affaire de survie organique : « Oui, en partie. Je dirais que l’art m’a sauvé quelque part. Sauvé de la mort. De celle que je fréquente au quotidien, et même de la mienne. Je ne sais pas si j’aurais tenu le coup sans ça. » L’aveu est lourd, avoué avec la froide lucidité de celui qui manipule les glioblastomes, ces tumeurs malignes du cerveau au taux de survie à cinq ans de 5 %. Un territoire de l’impuissance relative, à son grand regret. « À un moment, à la Pitié-Salpêtrière, je me suis pris pour Dieu. Je pensais qu’on arriverait à traiter cette tumeur. Mais en termes de survie globale, il n’y a pas eu de grand bond en avant. » Pour ne pas sombrer, il a fallu qu’il trouve un contrepoids. Pour lui, l’art agit comme un défibrillateur permanent.
Enfance en 404 et Guide Michelin
Rien ne prédestinait ce fils de l’après-guerre à l’avant-garde. Pur autodidacte de l’œil, il s’est forgé loin des dogmes. Ses origines s’enracinent dans une France laborieuse : « Mes parents n’étaient pas riches. Mon père a passé ses bacs par correspondance. La viande était pour les enfants. » Ce père finira DRH, fermant les filiales non rentables d’un grand groupe et se licenciant lui-même en dernier avec droiture. Les racines plongent aussi en Bourgogne et en Bretagne, chez des grands-parents paysans ou marins, lui donnant une colonne vertébrale face à l’abstraction de la médecine. Le déclic culturel vient de sa mère. Avec peu d’études, mais d’une curiosité insatiable, elle orchestrait les vacances : « Quand on partait en vacances, elle scannait tout avec les Guides verts Michelin. Nous étions six dans la Peugeot 404 pour descendre en Bourgogne, mon frère et moi passant notre temps à être nauséeux à l’arrière… « , Mais au bout, il y avait la visite systématique des châteaux et des musées sous la dictée des guides Michelin. Son œil s’est éduqué lors de ses moments estivaux.
Le pacte des vivants : contre la dispersion
Que devient une collection privée au décès de son auteur ? « J’ai vu trop d’amis mourir, et derrière, les enfants vendent tout à l’encan, basta. » Pour éviter cet éparpillement, il a créé un fonds de dotation, après en avoir discuté avec ses enfants, car cette démarche implique la perte définitive de sa propriété. Ce fonds concerne des artistes français ou vivant en France, souvent privés de reconnaissance officielle à la hauteur de leur talent. Sans thématique, il fonctionne à l’émotion brute : « Les gens répètent que l’art doit être beau, c’est une immense duperie ! Il faut avant tout que l’œuvre provoque quelque chose. Et je n’achète jamais sur photo. »
Des petites culottes de New York aux géants de la figuration
Sa quête l’a mené partout, notamment à New York où il écumait les galeries. Il y croise Joyce Pensato, prêtresse d’une peinture cartoon et rageuse. Le collectionneur l’évoque avec tendresse : « Très vive, mais peu portée sur le ménage… En résidence à Paris, elle a lavé ses petites culottes chez sa galeriste. Faute d’étendoir, elle a arraché le fil du téléphone pour les pendre au milieu du salon ! » Ce goût pour la figuration viscérale s’est affirmé dans les années 80, quand les cercles officiels ne juraient que par l’art minimal : « La figuration était considérée comme de la merde. Moi, ça ne m’a jamais touché. » C’est ainsi qu’il soutient Pat Andrea depuis 35 ans, Ronan Barrot dès sa jeunesse, et acquiert les toiles de Nazanin Pouyandeh avant sa sortie des Beaux-Arts. Un principe : « Si l’artiste est un con, mais que l’œuvre est immense, je l’achète. »
Compagnon de route des « perchés » et des rebelles
Sur la Côte d’Azur, il veille sur Cédric Teisseire, Jim McKevitt, Gérald Panighi ou Stéphane Steiner. Des créateurs exigeants, parfois écorchés : « Certains sont de sacrés alcooliques, mais ils font des choses magnifiques. Ils ne me font pas peur, je le suis moi-même. Je n’ai pas bu une goutte depuis 38 ans, mais on le reste toute sa vie. » Cette proximité avec le gouffre nourrit son empathie pour ceux qui créent au bord du précipice. Sa curiosité refuse les frontières : « Discuter avec un artiste ougandais, c’est toucher à une relation au monde spectaculaire, entre Trump, religions locales et classicisme européen. À 78 ans, la curiosité me tient debout. »
La politique de l’art : les combats du MAMAC
Président des Amis du MAMAC à Nice, François Fauchon regrette le manque de moyens de l’Institution : « Le budget officiel d’acquisition de la ville est à zéro. C’est presque uniquement nous qui achetons. » Pour y remédier, il obtient des dons d’artistes comme Claude Viallat ou Louis Cane. Il se souvient de cet ami qui fit une mort subite dans la rue après un rendez-vous chez le dentiste : Louis Cane, « habillé en Louis XIV » et couvert de peinture, sauvé par un massage cardiaque. Puis un mois en réanimation à Antibes où François allait le voir très souvent, et dont Louis est sorti par miracle, sans aucune séquelle. Leur complicité n’en est devenue que plus fusionnelle. « On se baignait à poil dans sa piscine. C’était un homme d’une authenticité rare. Sa fille Florence fait un travail remarquable pour faire reconnaître son œuvre. »
Face au traitement de la souffrance en neuro-oncologie et radiothérapie, et au désespoir qu’il traverse parfois, on comprend que sa collection est une immense ordonnance. Un traitement de choc contre la finitude pour hurler que « l’art sauve ! ».
Habiter l’incertain : corps, traces et métamorphoses,artistes internationaux de la collection de François Fauchon, jusqu’au 15 sep (sur RDV à fauchoncollection@gmail.com / Journées portes ouvertes, 25 juil & 22 aou). Galerie 21 Contemporary, Nice. Rens: 04 93 85 70 30
photo : François Fauchon © Eve Pampini