09 Sep Nouvelle dynamique à Carros
Leïla Benhabylès est la nouvelle directrice du Forum à Carros (1). Elle a pris ses fonctions en mai 2025, succédant à Pierre Caussin, qui a rejoint Scène55 à Mougins, et à Laurie Andrio, qui a assuré une période d’intérim. Son projet artistique est centré sur l’enfance, la jeunesse, les droits culturels et l’ancrage territorial. Nous l’avons rencontrée et vous livrons un aperçu du propos qui guide son action.
À Carros, la culture prend le maquis
Il y a ces mots qui claquent et ces certitudes qui tombent. Quand la vague politique se durcit, quand le mot « culture » fait froncer les sourcils des comptables et que le spectre de « l’identité heureuse » résonne comme un souvenir frelaté, certains choisissent de retourner à l’école. Pour mieux réapprendre à faire barrage. Carros, petite cité aux mille visages, nichée dans le moyen-pays azuréen, accueille la nouvelle direction du Forum, Leïla Benhabylès. Elle ne vient pas dérouler un tapis rouge pour happy few, mais plutôt re-tricoter du lien, là où la société s’obstine à démailler l’humain.
Carros n’est pas une ville, c’est une marqueterie sociologique : un vieux village perché, des plaines agricoles, une zone industrielle, une cité nouvelle et, en arrière-plan, la ruralité qui pousse la porte. Serait-ce un cas d’école ? Plutôt une terre de combat. C’est précisément pour ce défrichage qu’il n’y avait pas de place pour des pompiers du social ou des marchands d’illusions, mais pour une vision. Celle d’une passeuse d’art formée à la rude école des relations publiques, passée par les Scènes nationales et les Centres dramatiques avant d’atterrir sur ces terres de contrastes.
Faire communauté, pas de la figuration
Ici, la culture s’affirme comme un besoin vital, très loin du supplément d’âme pour fins de mois bourgeoises. L’ambition est claire : déposer dès cet automne la demande d’appellation Scène conventionnée d’intérêt national Art, enfance, jeunesse, ce qui n’est malgré tout pas une fin en soi. Car si l’exigence artistique se veut absolue, elle s’avère indissociable d’une exigence relationnelle tout aussi importante. « La confiance se construit au jour le jour, elle se casse très vite« , martèle-t-on entre les murs. Face aux coupes budgétaires nationales et locales qui paupérisent le secteur, la petite équipe refuse la résignation. Pour Leïla Benhabylès, la solution réside dans le désenclavement. Sortir de la réserve. Ne plus attendre que le public franchisse le seuil de la salle Juliette-Gréco ou de l’Espace Jacques Prévert, mais aller chercher l’habitant sur son lieu de vie. Désormais, le Forum se déploiera dans les écoles, prendra la clé des champs et investira les communes voisines : Le Broc, Gattières, Saint-Jeannet. Trois « tournées buissonnières » traverseront la saison pour essaimer, dialoguer, garantir ce droit premier et trop souvent oublié : le droit à l’information.
Réenchanter le réel contre la solitude
Le Forum n’est pas qu’un bâtiment ou une simple juxtaposition de lignes budgétaires. C’est une éthique, une agora mobile qui refuse de dissocier l’action culturelle de la programmation sur plateau. Qu’on se le dise : les publics n’appartiennent à personne. Face à la concurrence stérile intercommunale, Le Forum choisit la coopération en réseau, de Grasse à Mouans-Sartoux en passant par Cannes. Sur scène, pas de frontière étanche entre » haute culture » et pratiques amateurs. L’accent est mis sur l’enfance, les familles et la transdisciplinarité. Les écritures contemporaines et les voix féminines y tiennent le haut du pavé, à l’instar de l’autrice Catherine Verlaguet, invitée non comme une simple signature d’affiche, mais comme une « complice » de route pour arpenter les classes et fabriquer du commun.
La programmation refuse surtout de ployer sous le poids du sordide. Il ne s’agit pas d’égrener les malheurs du monde, mais de porter témoignage du réel et de ses victoires intimes. Ainsi, l’un des premiers rendez-vous de la saison s’installera au cœur même de la mairie, dans la salle du conseil, lieu éminemment symbolique de la vie républicaine, avec une pièce de Simon Grangeat jouée au plus près des citoyens : Au bout de ma langue, le 13 octobre 2026. L’histoire d’un gamin de 9 ans issu d’un pays en guerre, plongé dans le silence face au « bruit » d’une langue inconnue. Il finit par apprivoiser le français grâce aux rencontres et à la détermination de sa mère. Une manière de célébrer l’union des cultures plutôt que leur écrasement.
Deux trajectoires d’émancipation par l’art, à découvrir le même soir du 30 janvier 2027, incarnent cette poétique du réel : celle d’un jeune de cité dont la vocation d’artiste naît du choc esthétique d’un concert du rappeur Jul (J’oublie tout par la Cie Le Square), et celle d’un comédien aguerri qui, sous l’ère Giscard, plaqua tout après avoir pris de plein fouet la poésie punk de Jacques Higelin. Trois cents concerts plus tard, la passion partagée a façonné une vie (Et si je n’avais jamais rencontré Jacques Higelin par la Cie Coup de Pocker).
À l’heure où l’isolement, le consumérisme et le repli sur soi détruisent le tissu social comme les individus, le projet associatif du Forum rappelle une vérité fondamentale : sans rencontre, notre humanité s’assèche. Il s’agit simplement d’offrir à chacun la possibilité de faire société à sa main, d’aiguiser son regard et de retrouver de l’élan pour ré-enchanter le monde. Retrouvez ci-contre, d’autres temps forts de la saison 2026-2027, la première composée par Leïla Benhabylès.
(1) Le Forum ne change pas réellement de nom, mais l’équipe conserve désormais le plus commun et usité pour désigner l’entité, ce qui permet de donner un nom au lieu : Espace Jacques Prévert,afin que les spectateurs ne le confondent pas avec la Salle Juliette Grécolorsque des représentations y prennent place. Le Forum Jacques Prévertreste le nom de l’association.
Le Forum, lieu de partage
La première saison conçue par Leïla Benhabylès est la traduction concrète des intentions annoncées par la nouvelle directrice (voir article ci-dessus) : faire du Forum de Carros un lieu de culture, mais aussi de rencontre, de pratique et de circulation sur le territoire.
Désormais rebaptisé Le Forum, le lieu affirme une identité renouvelée et une programmation tournée en priorité vers les nouvelles générations, de la petite enfance aux jeunes adultes, et vers les familles. Au total, la saison compte 25 représentations tout public et autant de rendez-vous scolaires. Le premier rendez-vous donne le ton. Le 19 septembre, le Bal Magnétique de Massimo Fusco transformera le parvis du Forum en piste de danse participative. À partir de danses traditionnelles – ballarella, pizzica, valse, rock –, les interprètes inventent un bal contemporain porté par une musique live. Une manière de faire tomber la frontière entre ceux qui regardent et ceux qui sont sur scène.
Au plus près du réel
La programmation revendique ensuite la diversité des formes et des regards. Le jazz sera notamment représenté par Sandra Nkaké, avec son projet [ELLES], puis Emily Loizeau et Piers Faccini qui viendront ponctuer la saison en chanson. Le théâtre croisera la musique dans Portrait de Ludmilla en Nina Simone (Cie du Kaïros) ou dans Et si je n’avais jamais rencontré Jacques Higelin (Cie Coup de Poker) – ce dernier programmé dans le cadre du désormais traditionnel festival Trajectoires, dont la 9e édition, qui se tiendra du 15 janvier au 13 février 2027, qui fédère six structures culturelles des Alpes-Maritimes : le Théâtre National de Nice, le Théâtre de Grasse, Scène55 à Mougins, le Théâtre de la Licorne à Cannes, et la Médiathèque de Mouans-Sartoux. Le spectacle °Up ! de Fouad Boussouf associera quant à lui football freestyle et violon, tandis que Sensible (Cie Un Château en Espagne), accessible dès 18 mois, mêlera théâtre et installations numériques immersives. Mais ce sont peut-être les sujets abordés qui dessinent le plus nettement cette nouvelle ligne. Au bout de ma langue, de Simon Grangeat, questionnera le déracinement à travers le parcours d’un enfant réfugié ; Quand j’étais petite je voterai, de Boris Le Roy & Émilie Capliez s’intéressera à la citoyenneté ; Nos assemblées (Cie Babel), à la démocratie ; et Dans ma cuisine, un désert ? de Christian et François Ben Aïm, à l’écologie. Autant de spectacles qui s’emparent du réel comme matière sans renoncer à l’imaginaire ni à l’émotion.
Un théâtre qui sort de ses murs
Cette volonté de « faire communauté » se prolonge hors plateau, puisque 3 spectacles, dont Bestioles, d’après un texte de Catherine Verlaguet, artiste complice du Forum, partiront en tournée à Gattières, au Broc, à Saint-Jeannet, Bonson et La Gaude, mais aussi dans les écoles et les établissements scolaires. Au total, 21 représentations sont ainsi prévues hors les murs ! Le Forum élargit d’ailleurs la notion même de lieu culturel : ouverture désormais le samedi de 10h à 16h, nouveaux ateliers d’éveil musical et de céramique-art du verre, et création des Ateliers des specta©teurs, conçus avec les artistes de la saison.
Rens: forumcarros.com
photo Une : Leïla Benhabylès © Claire Camarasa