Elle s’appelle Salomé

Elle s’appelle Salomé

Sandra Mathieu est une écrivaine rare. Après Merci Julie, que nous avons évoqué dans notre n°366 (juin 2024), et qui, déjà, traitait d’une agression contre une femme, elle publie un nouvel opus consacré à un féminicide : Elle s’appelle Salomé. L’auteure a de nouveau choisi le dialogue comme mode littéraire. Mais cette fois, c’est avec la mère de la victime, Muriel Dotta, son amie, que s’établit cet échange.

En août 2019, Salomé Garnesson, 21 ans, est étranglée, battue à mort et son corps abandonné au fond d’une impasse à Cagnes-sur-Mer par son assassin, celui qu’elle croyait aimer. C’était le 100e meurtre « conjugal » de l’année. En 2023, le meurtrier de Salomé est condamné à la réclusion criminelle à perpétuité.

L’emprise, un poison invisible

Sandra Mathieu propose alors à la mère de Salomé, Muriel Dotta, d’engager un échange autour de cette tragédie. Le témoignage exceptionnel de deux femmes qui partagent une réflexion sur la douleur absolue, la possibilité — ou non — de vivre « après », l’hypothèse du pardon, la survivance et, bien sûr, le combat contre les féminicides et la prise de conscience du phénomène d’emprise.

Le dialogue rapporté amène ici une humanité et une authenticité qui permettent de passer d’un sujet à l’autre et de mesurer l’ampleur du traumatisme, non seulement en raison de l’acte, mais aussi lié au déroulement du procès et à l’attitude incroyablement cynique de l’assassin. Et pose la question, pour toute une famille : comment vivre avec ça ?

C’est en partant en croisade contre les féminicides et les violences faites aux femmes que Muriel a commencé un véritable combat. Elle participe à des réunions, des rencontres, des conférences sur ce thème, que ce soit en milieu scolaire ou lors d’autres événements. Elle réalise aussi des « collages » dans les villes, où les slogans dénoncent ces crimes.

Ici, il n’est pas question d’un féminisme qui exclut, car elle parle aussi des hommes. En page 290, l’auteure cite Victoire Tuaillon qui, dans son livre Les couilles sur la table, rapporte les propos de chercheurs : « Même si cela nous échappe, les corps masculins subissent un dressage dans la menace d’une guerre potentielle, un dressage comparable à celui des animaux« . Elle cite également l’écrivaine nigériane Chimamanda Ngozi Adichie : « La façon que nous avons d’éduquer les garçons les dessert. Nous réprimons leur humanité. La virilité est une cage exiguë, rigide, et nous y enfermons leur vrai moi. » Elle aurait pu aussi citer Le chaudron turc de Pinar Selek, qui explique ce phénomène de dressage et ses implications sociales. Rien d’étonnant alors que, dans un contexte où les peuples sont gouvernés par la peur, les masculinistes, violents et souvent d’extrême droite, aient aujourd’hui droit de cité.

C’est là que réside un paradoxe funeste : les féminicides ne surgissent pas d’un coup. Ils sont le résultat d’un phénomène d’emprise qu’exercent certains hommes sur leurs compagnes. L’assassin de Salomé a sans doute exploité une faille chez cette jeune fille — peut-être son empathie. Car c’est souvent la victimisation qui provoque l’attachement, l’envie de réparer, de consoler… Et l’éducation genrée montre ici toutes ses limites, n’en déplaise aux esprits chagrins. Les filles sont encore trop souvent élevées à aider, apaiser, consoler, soigner, quand les garçons ne sont pas éduqués à devenir doux, tendres, sensibles. « Pourquoi un homme devrait-il être viril, au risque d’être soupçonné d’homosexualité ? (…) Ce n’est pas facile de se libérer de tout ça« , souligne Muriel Dotta.

Quand la société détourne le regard

Au fil du dialogue, ces deux femmes pointent un comportement sociétal méprisable, en citant l’historien Ivan Jablonka, qui note que lorsque l’on retrouve le nom de la victime, c’est souvent dans un article consacré au meurtrier, éclipsant ainsi celui de la victime, réduite à l’aboutissement d’un parcours criminel, une « réussite » dans l’ordre du mal.

Comment une telle négation d’une femme peut-elle advenir ? C’est évidemment la question que se pose cette mère, et à laquelle elle tente de trouver une réponse, avec l’aide de Sandra Mathieu. C’est bien l’emprise qui est au cœur de ce sujet. L’écrivaine Sarah Barukh, qui a travaillé dessus, reconnaît que les victimes peuvent être des femmes fortes, drôles, brillantes, qui ont le choix de partir. Elles ne sont ni idiotes, ni soumises, ni faibles, mais sous emprise.

C’était le cas de Salomé. Comme le dit sa mère : il lui a fallu 9 mois pour la mettre au monde, et il n’aura fallu que 9 mois à cet homme odieux pour la tuer. Une simple faille, une fragilité, aura suffi pour que l’assassin la coupe peu à peu de sa famille et de ses amis. Le harcèlement quotidien a fait son œuvre. Bien sûr, la mère a tenté par tous les moyens de préserver le lien, mais le pervers est tout de même parvenu à ses fins. Sandra et Muriel évoquent même le fait que le harcèlement provoque un phénomène chimique qui facilite l’emprise. Ces changements biologiques créent une incapacité à vivre autre chose que des émotions fortes. Quand ces femmes s’en sortent, une reprogrammation du cerveau est nécessaire : elles doivent réapprendre à vivre plus sainement, plus « normalement ». Beaucoup expliquent que la vie leur paraît alors fade.

Muriel n’est pas restée inactive, mais le « bourreau » a su la provoquer, elle et son compagnon, jusqu’à en venir aux mains. Muriel avoue avoir voulu le tuer. Il en a profité pour invoquer un soi-disant racisme et se victimiser davantage.

Pourtant, cette maman terrifiée est parvenue à maintenir un lien. À tel point que Salomé a voulu quitter cet homme — que nous ne nommerons pas pour éviter de le « célébrer ». Le jour même, elle était assassinée… Dans des conditions qui en disent long sur notre société actuelle. Une femme a envoyé son jeune fils tenter d’arrêter l’agression, tandis que tout l’immeuble devant lequel la scène se déroulait est resté passif. Une dame qui appelait la police fut d’ailleurs sidérée par la lenteur de l’agent qui recueillait son témoignage. Muriel a entendu l’enregistrement : pendant dix minutes, alors que l’assassin piétinait sa victime, le policier demandait une description plus précise des protagonistes. Pendant ce temps, le jeune homme qui avait tenté d’intervenir fut menacé de mort par l’agresseur, qui prétendait être armé. Les policiers n’ont surgi qu’une demi-heure plus tard, sans voir le le corps de la victime : l’assassin l’avait dissimulé dans un tas d’ordures. Ce n’est qu’ensuite qu’une fouille sérieuse a été effectuée. 

Encore une fois, ni les habitants de l’immeuble ni la police n’ont pris la mesure de la tragédie : un manque flagrant de compréhension de ce qu’est un féminicide, trop longtemps appelé « crime passionnel ».

Le poids d’une justice défaillante

C’est pour toutes ces raisons, et d’autres encore, qu’il faut lire cet ouvrage. Sandra Mathieu a cherché à comprendre et a ouvert un espace à cette amie, à cette mère. Car les procédures policières et judiciaires n’ont pas fait preuve d’élégance ni facilité « la vie d’après » pour les proches — Salomé avait un petit frère et une petite sœur. On a demandé à son père de reconnaître sa fille, défigurée. On a projeté au procès des photos que la mère et les proches ont refusé de voir. Une analyse ADN aurait pourtant suffi à épargner au père ces images insoutenables. 

La justice, censée soulager les familles, n’a ici rien apaisé : l’assassin n’a exprimé aucun regret. Sa propre mère, qui avait porté plainte contre lui pour violences, s’est mise à le défendre. Pour lui, il s’agissait cyniquement de possession : il a détruit « son objet » pour qu’il n’appartienne plus à personne.

Dans ces conditions, comment accorder le pardon ? Muriel ne le peut pas. D’autant que, lors du procès, l’assassin a osé accuser la meilleure amie de Salomé de non-assistance à personne en danger, posture écœurante qui bloque toute possibilité de pardon.

Une sororité en résistance

Il est difficile de résumer ce livre, car il est vivant, comme Salomé l’est restée pour sa mère, qui refuse qu’on l’oublie. Ces échanges intimes entre deux amies offrent une humanité supplémentaire qui aide à mieux comprendre le phénomène d’emprise et le long chemin qu’il reste à parcourir, tant dans les institutions que dans la société. Ici, pas de voyeurisme : nous ne sommes pas dans Faites entrer l’accusé. L’empathie du récit nous invite à agir pour que de tels drames ne se reproduisent plus.

Ce livre-dialogue démontre ce que peut être la sororité : une réflexion féminine, maternelle, libre, où l’émotion et la pensée s’entrelacent pour éclairer.

Bien entendu, ces réflexions et les combats de Muriel Dotta ne lui rendront pas l’un des amours de sa vie. Mais c’est pour cela que Sandra Mathieu a choisi d’aller au plus loin, dans ce que certains appellent la vie après la mort. Salomé reste vivante. D’où le présent pour le titre : Elle s’appelle Salomé. Beaucoup pensent que c’est un mythe pour supporter la mort. Mais ce livre montre d’autres voies, empreintes de poésie et d’espérance.

L’humanité ne se résume pas, elle se dit, elle se lit. Car cela n’arrive pas qu’aux autres : les autres, ce sont aussi nos proches. Comprendre, c’est pouvoir intervenir avant qu’il ne soit trop tard. L’écoute, l’empathie, le dialogue et, ici, la lecture, peuvent être d’un grand secours. Le choix de cette écriture documentaire sous forme de dialogue est sans doute le meilleur moyen que Sandra Mathieu pouvait trouver pour nous faire comprendre et ressentir.

Elle s’appelle Salomé – Dialogue autour d’un féminicide de Sandra Mathieu & Muriel Dotta (Éditions Télémaque / RD Éditeur)

photo: Sandra Mathieu et Muriel Dotta (couverture de l’ouvrage Elle s’appelle Salomé – Dialogue autour d’un féminicide, en incrustation) © DR