Magnus Hirschfeld, pionnier des droits LGBTQIA+

Magnus Hirschfeld, pionnier des droits LGBTQIA+

Dans le cadre des 17e rencontres cinématographiques In&Out, festival de cinéma queer, qui a eu lieu du 17 au 28 avril dernier, Les Ouvreurs ont rendu un hommage au sexologue Magnus Hirschfeld, premier militant pour les droits des personnes LGBTQIA+, mort à Nice il y a 90 ans. Plusieurs commémorations lui ont été rendues en ce mois de mai et nous souhaitions revenir sur son parcours emblématique.

Évoquer la mémoire de Magnus Hirschfeld, pionnier de la défense des homosexuel.les, c’est plonger au cœur d’une bouillonnante époque qui a façonné les premières réflexions collectives sur les droits des personnes LGBTQIA+. C’était le temps oublié des « Uraniens » et du « Troisième sexe » créé par le juriste Karl Heinrich Ulrichs dans ses brochures L’Énigme de l’amour entre les hommes, publiées entre 1864 et 1865, avant que le néologisme « homosexuel » de l’écrivain hongrois Karl-Maria Kertbeny ne s’impose en 1869, en raison de sa connotation plus scientifique. Le temps du procès d’Oscar Wilde, condamné pour « grave immoralité » à deux ans de travaux forcés en 1895, dont les échos ont résonné bien au-delà des frontières de la Grande-Bretagne. Le temps des « Invertis », membre de la « race des tantes » peuplant les phrases à rallonge de la Recherche du temps perdu de Marcel Proust ou des « pédérastes » préférés par André Gide dans Corydon, son plaidoyer pour l’homosexualité.

Fils d’un médecin de Kolberg, une ville côtière de Poméranie, dans le nord-ouest de la Pologne, Magnus Hirschfeld suit la vocation paternelle doublée d’un engagement politique précoce au sein de la social-démocratie. Juif et homosexuel, il se forge très rapidement un intérêt pour la défense des minorités de genre, convaincu que la société est prête à entendre un discours nouveau sur l’homosexualité. 

Ses travaux novateurs en sexologie, la création du Comité Scientifique Humanitaire (WhK) en 1897, sa pétition internationale pour l’abrogation du paragraphe 175 du Code pénal allemand réprimant la sodomie, sa revue Der Eigene, et sa participation à l’écriture du film Différent des autres (Anders als die Andern) de Richard Oswald en 1919, pour aider à l’éradication des préjugés populaires à l’encontre des homosexuels, sont autant de jalons dans ce combat précurseur. Pour lui, les homosexuels, les travestis et les hermaphrodites constituaient un ensemble d’ »intermédiaires sexuels » dont l’existence remet en cause le caractère erroné et simpliste du binarisme de genre.

Sa notoriété autant que son identité le désignent comme une cible prioritaire à la violence nazie qui s’abat sans retenue, dès l’arrivée au pouvoir d’Adolf Hitler, sur son Institut de Sexologie, le condamnant à une fin de vie en exil. La destruction par le feu des livres de sa riche bibliothèque, dans les premiers autodafés berlinois de 1933, ouvre les actualités Pathé, et c’est dans un cinéma parisien que le sexologue découvre, impuissant, la barbarie à l’œuvre sur le travail d’une vie. Malade, il cherche le réconfort du soleil niçois, s’installe sur la Promenade des Anglais où il meurt le 14 mai 1935, le jour de son 67e anniversaire. Sa tombe au cimetière de Caucade est ornée d’un somptueux médaillon de bronze à son effigie et reçoit régulièrement les hommages de la communauté LGBTQIA+ locale. 

Tombe de Magnus Hirschfeld, au cimétière de Caucade à Nice © DR

Questions à Marc Lamonzie

Marc Lamonzie, doctorant en histoire contemporaine à l’université de Bordeaux-Montaigne, était présent à In&Out Nice 2025, à l’occasion de la projection des films Race D’Ep de Lionel Soukaz et Les fleurs du silence de Will Seefried. Nous lui avons demandé de revenir sur son parcours professionnel et son intérêt pour la vie de Magnus Hirschfeld.

Pourrais-tu te présenter plus précisément ?

Je suis actuellement professeur d’histoire-géographie dans un lycée de La Rochelle. Il y a quatre ans j’ai entamé un travail de recherche historique qui m’amène à fréquenter les archives départementales de la Gironde afin d’écrire une histoire des homosexualités masculines à Bordeaux entre 1870 et 1950.

Comment as-tu été amené à t’intéresser plus précisément à Magnus Hirschfeld dans ton cursus universitaire ?

La médicalisation de l’homosexualité au XIXe siècle pèse sur les vies homosexuelles. On trouve dans les archives des mentions de visites médicales ou d’expertises demandées par les juges. On ne peut faire l’impasse sur le sujet. Le docteur Magnus Hirschfeld adopte lui un discours singulier : tout en médicalisant l’homosexualité, il en appelle à une grande tolérance et à une dépénalisation.

Peux-tu nous résumer les grands moments de sa carrière ? Ce qui l’a conduit de Kolberg, sa ville natale, à Nice, où il meurt en 1935 ?

Magnus Hirschfeld est né en Prusse, qui devient en 1871 l’Allemagne. Bien que porté par des goûts littéraires, il suit les traces de son père en étudiant la médecine. Il va ouvrir son deuxième cabinet en 1897 dans la banlieue berlinoise et fonder le Comité scientifique humanitaire, première organisation de défense des homosexuels, qui milite pour l’abrogation du paragraphe 175, un article de loi en Allemagne qui punissait les relations sexuelles entre hommes. Après la Première Guerre mondiale, il fonde l’Institut pour la science sexuelle. Cela regroupe plusieurs médecins, une bibliothèque qui comptait entre 10 000 et 15 000 ouvrages et surtout un vrai centre pour accueillir les personnes homosexuelles, transgenres ou intersexes. On parlerait aujourd’hui d’un endroit sûr, car même si Magnus Hischfeld « médicalisait » l’homosexualité, il ne la jugeait pas. Entre 1930 et 1932, il entreprend un tour du monde pour la Ligue mondiale pour la réforme sexuelle. Mais en Allemagne, les nazis arrivent au pouvoir et Magnus Hirschfeld décide de rester à Paris où il tente de remonter un institut. Il ne peut pratiquer la médecine en tant qu’étranger, mais il est régulièrement consulté. Sa notoriété est grande. En 1935, malade, il recherche le bon air méditerranéen et gagne Nice. Il y meurt six mois plus tard. 

En quoi ses travaux étaient-ils dangereux pour les nazis, responsables de l’autodafé de ses bibliothèques ? 

Magnus Hirschfeld est juif et homosexuel, ce qui fait de lui une cible idéale pour les nazis. Il échappe en 1920 à un attentat perpétré par l’extrême droite et le quotidien nazi Der Stürmer le prend régulièrement pour cible dans des pamphlets injurieux. Je crois que ce qui a déplu aux nazis c’est que Magnus Hirschfeld accueillait toutes les « différences ». Dans les premières années du nazisme, l’homosexualité masculine avait ses théoriciens qui prônaient l’amitié virile entre garçons de type aryen : Magnus Hirschfeld n’adopte pas ce point de vue restrictif. Taxé de pornographe ou de promoteur de la « dégénérescence » selon les nazis, il est presque logique que son cabinet ait été, dès 1933, un des premiers espaces visés. Les photos des premiers autodafés que l’on voit de nos jours dans les manuels scolaires ont été essentiellement réalisées en brûlant la bibliothèque de Magnus Hirschfeld.

Dans le film Les fleurs du silence, il est fait référence au Dr Eugen Steinach. Quels sont les liens entre eux ? 

Eugen Steinach est un endocrinologue viennois qui place la « cause » de l’homosexualité masculine dans les testicules. Le point commun avec Magnus Hirschfeld est cette croyance en la sexologie médicale et dans les causes physiologiques de l’homosexualité. La comparaison s’arrête là. Steinach veut rectifier ce qu’il juge être un problème en proposant une ablation des testicules, Hirschfeld, lui, prône l’acceptation. Malheureusement, des hommes se sont présentés au cabinet de sexologie demandant qu’on leur pratique la méthode Steinach. Hirschfeld a fini par autoriser l’opération devant l’insistance de certains patients, mais l’a regretté : non seulement cette méthode s’est avérée inefficace, mais surtout elle va, en proposant une mutilation, contre l’esprit de tolérance prôné par Hirschfeld. 

Que représente Magnus Hirschfeld de nos jours pour la communauté LGBTQIA+ ?

Il est assez peu connu, en dehors peut-être de milieux militants informés. Sa médicalisation de l’homosexualité peut apparaître comme rétrograde. Mais attention à ne pas faire d’anachronisme, Magnus Hirschfeld reste un pionnier en n’écartant aucune sexualité, aucun genre, il représente parfaitement toutes les nuances du sigle LGBTQIA+ !

photo Une : Magnus Hirschfeld © DR

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