11 Déc Avant d’arriver, le sinueux chemin
Le festival de spectacle vivant, Trajectoires, nous questionne et nous renseigne sur nous-mêmes, vivant·es d’aujourd’hui façonné·es par le passé. C’est à travers des récits de vie, trajectoires réelles ou fictives, connues ou méconnues et dans des formes théâtrales, musicales et dansées que nous entrons dans notre destinée commune, d’une richesse parfois ignorée.
Basé au Forum Jacques Prévert à Carros, le festival active depuis plusieurs années des ponts avec le Théâtre national de Nice, le Théâtre de Grasse, la Scène55 à Mougins, le Théâtre de la Licorne à Cannes et la Médiathèque de Mouans-Sartoux. Les 15 spectacles proposés, moments sensibles de convergences humaines, abordent des sujets qui se font parfois écho. En voici un intense aperçu.
La vraie vie
Ça va faire mâle ! (dès 13 ans), une création de Vanessa Banzo, raconte la parcours d’un jeune homme de ses 14 à ses 17 ans : il transpose dans la vie réelle tout ce que les réseaux et jeux vidéo lui ont appris depuis son plus jeune âge. Une vie fantasmée qui se prend le réel en pleine face, physiquement et intimement, avec de nombreux tabous et humiliations pourtant vécues par toutes et tous. Une pièce libératrice.
La Boum littéraire, avec les auteurs Samuel Gallet, Métie Navajo et Mariette Navarro, ou l’art de l’écriture en presque live à la seule force de l’esprit et de la musique : une playlist de 6 morceaux, un par chapitre, et le livre finit par s’écrire et se danser, collectivement.
Petite touche (dès 8 ans), d’après l’album de Frédéric Clément, adapté par Rémi Lambert et Sandrine Maunier est une fable qui décrit le réel qu’on ne peut voir – la narratrice est aveugle – et des mots qu’on ne peut entendre – son ami le corbeau est muet. Et pourtant, tout apparaît, jusque dans l’intime.
Au nom du père, du fils et de Jackie Chan (dès 10 ans), de et avec Matthias Fortune, accompagné du bruiteur-musicien Léo Grise, et mis en scène par Anne-Sophie Liban, nous raconte exactement ce que décrit le titre : la relation père-fils, très douloureuse, le sauvetage non pas par un travail psy, mais par de nombreuses accointances et similarités entre l’auteur et Jackie Chan : souffrance et résilience, humour et courage, acrobaties et humilité. Jackie »Fortune » Chan est né.
La vie secrète des vieux (dès 15 ans) de l’auteur, metteur en scène, réalisateur et plasticien Mohamed El Khatib, avec les vieilles et vieux dans leurs propres rôles, est une pièce en prise directe avec le réel et le désir. Dans un verbe libre et affranchi qu’on envie parfois aux vieux, on écoute notamment Jacqueline qui évoque les douches à l’EHPAD : « Il me reste un petit drap de poésie dans ces moments de solitude. Ça me fait toujours pleurer... » Leurs désirs et leurs états d’âme, si rarement écoutés, nous sont apportés sur un plateau dans une intense bouffée de vie.
Généreuses confidences
Sortie de piste (dès 12 ans), de et par Warren Zavatta, raconte le chemin tout tracé, le succès et les écarts parfois graves dans des confessions drôles et bouleversantes. Dépressif, bipolaire, alcoolique, il finit en prison, loin de ses triomphes sous chapiteau bondé. Et il retombe sur ses pattes avec humilité et honnêteté, déploie sa large palette de clown à grandes chaussures rouges, de cracheur de feu, de musicien… d’humain heurté par la vie et prêt à rire, encore.
Ma part d’ombre (dès 9 ans), de et avec Sofiane Chalal, vice-champion du monde de hip hop, est à double tranchant. Pour lui, son corps est à la fois un allié et un ennemi. « Quand j’arrive quelque part, on se dit : ce mec-là, il peut pas être danseur« , rapporte-t-il dans son spectacle de hip hop et de mime, à l’opposé des regards qui le défient au quotidien. Un corps matière, virtuose.
À l’ombre du réverbère, de Redwane Rajel et Carine Lacroix (dès 15 ans), avec Redwane Rajel dans son propre rôle : de boxeur à taulard participant à des ateliers en prison, de ses premiers pas sur les planches à sa vie de comédien.
Tandem, avec Yam Omer et Maxime Bordessoules, est quant à lui un échange parlé-dansé dirigé par Josette Baïz. Le propos de cette pièce-témoignage est la vie des danseurs eux-mêmes qui se racontent en enchaînant les plateaux et costumes, du classique au jazz, du hip hop au contemporain.
La vie des autres
Kay ! Lettre à un poète disparu est un hommage jazz et visuel de Matthieu Verdeil et Lamine Diagne rendu à l’écrivain vagabond à portée universelle d’origine jamaïcaine, Claude McKay, artiste précurseur et engagé, défricheur de nouvelles formes poétiques et grand voyageur.
Entre les lignes (dès 12 ans), une création de Tiago Rodrigues et Tónan Quito, ou l’histoire d’un projet qui s’effondre et sa reconstruction labyrinthique à laquelle nous sommes conviés, aux côtés de cet interprète brillant.
Il ne m’est jamais rien arrivé, de Johanny Bert avec Vincent Dedienne, d’après le journal de Jean-Luc Lagarce, où tout n’est pas vrai, mais où tous les sujets abordés le sont.
La Lettre, de Milo Rau, avec Arne De Tremerie et Olga Mouak, nous dévoile les obsessions tout à fait irrationnelles et impossibles d’un acteur qui veut jouer La Mouette de Tchekhov avec sa grand-mère décédée, et d’une actrice qui ne se voit qu’en Jeanne d’Arc. De l’absurde ancré dans des réflexions profondes et instantanées, drôle et grinçant comme l’est le théâtre populaire.
Et enfin, L’Extraordinaire destinée de Sarah Bernhardt de Géraldine Martineau. Ici, une vaste distribution au service de 35 personnages accompagne la vie hors-norme, il y a 100 ans, de cette comédienne tour-à-tour nommée la divine, la voix d’or, l’impératrice du théâtre, la scandaleuse, ou encore le monstre sacré, une expression toujours employée aujourd’hui et que nous devons à Jean Cocteau.
13 jan au 13 fév, Forum Jacques Prévert (Carros), Théâtre National de Nice, Théâtre de Grasse, Scène 55 (Mougins), Théâtre La Licorne (Cannes), Médiathèque de Mouans-Sartoux. Rens : forumcarros.com, theatredegrasse.com, tnn.fr, cannes.com, scene55.fr, la-mediatheque.fr
photo : L’Extraordinaire destinée de Sarah Bernhardt © Fabienne Rappeneau