Osez le Printemps des Arts

Osez le Printemps des Arts

À Monaco, on n’est pas confiné ! Les coquins en ont profité pour présenter le programme du prochain Printemps des Arts de Monte-Carlo, qui se déroulera (si tout va bien) du 11 mars au 11 avril 2021.

La première chose qui frappe à la découverte de l’édition 2021 du Printemps des Arts de Monte-Carlo, c’est son affiche : une photographie de l’artiste australienne Polixeni Papapetrou, intitulée The Wanderer (2009) ! “J’ai beaucoup aimé cette photo, que j’ai sous le coude depuis une dizaine d’années. C’est une interrogation sur l’étrangeté, sur le vide, sur quelqu’un qui marche…”, nous a expliqué Marc Monnet, directeur artistique du festival, lors de la présentation officielle. Choisir un personnage masqué pour illustrer sa nouvelle édition, il fallait oser ! Mais c’est de circonstance…

Oser… Ce terme sied d’ailleurs plutôt bien au festival monégasque, lui qui nous propose chaque année d’entendre des musiques de toutes époques, pas ou peu jouées, le tout dans des conditions parfois originales (un tunnel par exemple !). Une nouvelle fois, plusieurs thèmes — au nombre de cinq — faciliteront la lecture de la gargantuesque programmation du festival qui se tiendra du 11 mars au 11 avril 2021. On se lance ?

Orchestre National de France © Radio France, Christophe Abramowitz

École de Vienne

Parmi ces thèmes, l’École de Vienne mettra particulièrement en avant trois “compositeurs que l’on joue très peu”, indique Marc Monnet : Alan Berg, Anton Webern et Arnold Schönberg. 9 concerts seront à l’affiche autour de cette thématique, dont le celui d’ouverture avec l’Orchestre National de France, sous la direction de Daniele Gatti, qui interprétera des oeuvres des deux premiers. Quant au troisième larron, Schönberg, l’une de ses particularités est d’avoir orchestré de nombreuses créations d’autres compositeurs, à l’image de sa transcription pour piano, harmonium et quatuor à cordes du Rosen aus dem Süden de Strauss, que l’Ensemble Intercontemporain interprétera en compagnie du pianiste Hidéki Nagano

Si certains mélomanes craignent d’entendre une musique abstraite, ces compositeurs autrichiens étant les précurseurs de la musique contemporaine, Marc Monnet leur répond : “C’est totalement faux ! Il faut savoir qu’ils ont également fait des musiques post-romantiques. Ce sont des artistes qui viennent de Wagner, de gens comme ça… D’ailleurs Berg est un grand lyrique. Quant à Webern, il est l’essence de la musique, avec une économie de moyen tout à fait fabuleuse.” Et en parlant d’économie de moyens, les quatuors Tana et Zemlinsky seront de la partie cette année. “On ne pouvait pas, dans le cadre de cette école de Vienne, ne pas faire de musique de quatuors, parce que ça a été la base de leur travail.” 

Après l’Orchestre National de France, deux autres “concerts d’orchestres” illustreront cette École de Vienne : l’un avec l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo, dirigé par Kazuki Yamada et accompagné du violoniste Tedi Papavrami ; l’autre avec l’orchestre Les Siècles, sous la baguette de François-Xavier Roth. Et alors là, attention, du beau monde ! Kit Armstrong au piano, Renaud Capuçon au violon et Vincent Lhermet à l’accordéon pour une soirée “viennoise” où l’on entendra par ailleurs le concerto Chante en morse durable. Dernière Création de Gérard Pesson, compositeur en résidence cette saison, elle nous plongera dans le monde sonore original du “piano à bretelles”, utilisant l’orchestre comme une vaste chambre d’écho.

Côté récital, la pianiste française Marie Vermeulin, soutenue depuis le début de sa carrière par le Printemps des Arts, interprétera une création du compositeur italien Marco Stroppa (6 études paradoxales, en référence à Debussy), et fera le lien entre l’école viennoise et la seconde thématique dédiée à Franz Liszt. 

Choeur de la Radio Lettone © Daina Geidmane

Portrait Franz Liszt

Six concerts tenteront d’esquisser le portrait musical du virtuose hongrois. “Un personnage incroyable dans l’histoire de la musique”, pour Marc Monnet, un Liszt méconnu que l’on nous propose de découvrir cette année : celui des pièces symphoniques et des oeuvres pour piano et orchestre, toutes rarement interprétées. “On ne va pas faire les 1er et 2e concertos de Liszt qui sont joués tout le temps, mais vous faire entendre Totentanz (Danse Macabre) ou la Grande Fantaisie symphonique sur des thèmes de Lelio de Berlioz, qui n’est quasiment jamais jouée !” Ces oeuvres rares seront interprétées par l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo, sous la direction de Gergely Madaras, et le pianiste Ivo Kahánek.

Si l’oeuvre pour piano de Liszt est pléthorique, elle reste encore inconnue pour une partie du public mélomane. C’est le prodige français Bertrand Chamayou qui se chargera de réunir l’intégralité des “Années de pèlerinage” lors d’un marathon scénique (3h de musique en solo !). “Ces oeuvres-là sont une sorte d’illustration extrêmement variée et magnifique de la conception du jeu pianistique”, estime Monnet.

Un “autre Liszt” sera présenté par le Choeur de la Radio Lettone, qui interprétera les 9 oeuvres vocales religieuses du maître hongrois. Personnage au départ très mondain, voire “coureur de jupons”, mais fervent catholique, il faut savoir que le bonhomme rejoindra le tiers-ordre franciscain à 46 ans, avant de recevoir quelques années plus tard la tonsure et les quatre ordres mineurs de l’Église, et de devenir le conseiller du pape Pie IX !

Comme Marie Vermeulin pour l’école de Vienne, Beatrice Berrut proposera un récital des dernières oeuvres pour piano créées en fin de “parcours”. Des “pièces de la fin” très personnelles, dépouillées de tout artifice, au travers lesquelles Liszt se remémorait sa Hongrie natale… 

Musique française

D’un récital à l’autre, Anne Piboule ouvrira le cycle Musique française. Thématique “fil rouge” du festival 2020, annulée pour les raisons que nous connaissons tous, cette soirée fait partie des concerts qui ont pu être reportés lors de cette nouvelle édition. La pianiste française interprétera des oeuvres de compositeurs très peu jouées encore une fois : Louis Aubertn Pierre-Octave Ferroud, Gustave Samazeuilh et Abel Decaux. Les Clairs de lune créés par ce dernier constituent une oeuvre “majeure dans l’histoire de la musique”, souligne Marc Monnet. “Elle date de 1900-1907, et vous avez pourtant l’impression d’entendre de la musique contemporaine”. Une oeuvre qui a paradoxalement précédé dans sa modernité… l’école de Vienne ! 

Le clavecin dans tous ses états

Autre thématique rescapée de l’édition 2020, celle dédiée à l’instrument du “siècle versaillais”, cher à Couperin et Rameau : le clavecin… Trois récitals permettront d’entendre trois des plus grands clavecinistes d’aujourd’hui : Pierre Hantaï, Olivier Baumont et Andreas Staier. “Nous allons vous présenter la musique française des 17e et 18e siècles, et pas des moindres : Chambonnières, d’Anglebert, Couperin, d’Andrieu, Rameau…” Trois programmes totalement différents qui rendront hommage à “l’une des plus belles pages de l’histoire de la musique en France” !

Théâtre musical

“Moi, ce qui m’intéresse, c’est le public ! C’est ma priorité. Comment stimuler le public pour venir écouter des œuvres extraordinaires de notre Histoire musicale ? Je cherche toutes les entrées possibles pour créer du plaisir…”, expliquait Monnet lors de la présentation de l’édition 2020 du festival. Et parmi ces “entrées” : le spectacle ludique Bibilolo, qui aurait dû se tenir au Printemps dernier. Cet opéra de chambre pour objets manipulés et claviers électroniques — sur lesquels les trois pianistes Lætitia Grisi, Julien Martineau et Stéphanos Thomopoulos devraient prendre un plaisir régressif — est mis en scène par Arno Fabre. “Ce sera un ballet pour animaux en plastique, pelleteuses radiocommandées, robots exterminateurs et ombres portées”, promet-il. Et la musique dans tout ça ? Elle est signée du directeur du festival, en personne, Marc Monnet !

La seconde création, Snow on her lips…, investira un lieu pour le moins original dans le cadre d’un festival musical, le Tunnel Riva. Imaginée par le Franco-Argentin Sébastien Rivas, c’est un monodrame pour une performer, trois poupées et quatre manipulateurs, qui combine les sonorités de quatre instrumentistes avec des objets sonores et électroniques, le tout soutenu par de la vidéo. Le résultat ? Un théâtre musical qui se déploie avec beaucoup de sensualité et parfois même avec humour…

Une oeuvre qui résume à elle seule l’audace, l’esprit novateur et défricheur affiché par le Printemps des Arts depuis maintenant 37 éditions ! Espérons désormais qu’il puisse se tenir sereinement en 2021…

(illustration : Marc Monnet, devant l’affiche du Printemps des Arts de Monte-Carlo 2021, lors de la présentation du festival © Direction de la Communication, Monaco)

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