20 Mai PROM_14 : le procès en plein cœur
Les 25 et 26 juin prochains, la pièce PROM_14 sera jouée au Théâtre de la Semeuse à Nice. Le sujet ? Le procès de l’attentat du 14 juillet 2016 à Nice. Si l’auteur endeuillé, Thierry Vimal, a su trouver les mots, l’artiste engagé, Jonathan Gensburger, a su les mettre en scène. Entretien.
Pour un metteur en scène, traiter d’un sujet aussi délicat que le procès de l’attentat du 14 juillet à Nice de 2016 aurait pu vous effrayer. Pourtant vous avez accepté très rapidement ?
Ce qui m’a décidé, c’est un cocktail de choses, une série de coups de cœur. Le texte d’abord. Je l’avais entendu. L’auteur, Thierry Vimal, que je ne connaissais pas à l’époque, l’avait enregistré sur un dictaphone et me l’avait envoyé. J’ai tout de suite adoré sa langue très incisive, très particulière, sa façon de s’emparer de son drame intime – sa fille de 12 ans est décédée dans l’attentat –, de surmonter la difficulté pour toute victime d’être confronté à la fois à une douleur personnelle et à une douleur nationale. Dans ce texte, il y avait beaucoup de douceur, d’émotion, de colère, de dureté aussi, dans les termes et les situations, mais aussi énormément d’humour et d’ironie. Je suis un instinctif, et je choisis au feeling, j’ai donc dit oui. Et mon feeling a été validé quand nous nous sommes rencontrés, Thierry Vimal et moi. J’ai été séduit par sa personnalité. Je me suis dit qu’il fallait être fou pour refuser et fou pour accepter !
Le choix du comédien était crucial. Pourquoi Julien Storini pour interpréter Thierry Vimal ?
Je ne suis pas familier des castings et des auditions. Mais comme je suis comédien depuis 25 ans, je connais un grand nombre d’acteurs. Avec Julien Storini, nous avons commencé notre carrière ensemble, à Antibes. Puis il est parti à Reims, Paris, le Canada… Ma femme, qui est également comédienne, a pensé à lui pour cette pièce. C’était une excellente idée. J’ai contacté Julien, qui vit en partie à Paris : « Julien, la pièce se joue à Nice. » – « D’accord, pas grave. » – « Nous n’avons pas beaucoup de budget.” – « D’accord, pas grave. » En fait, Julien a tout de suite adoré le projet et le texte.
Il était important que Thierry Vimal « valide » également ce comédien ?
Bien sûr. Avec la Compagnie du Dire-Dire, nous avons l’habitude de travailler des textes d’auteurs « classiques », sans leur présence et sans qu’ils puissent nous tirer l’oreille ! C’est la première fois que je travaille en direct avec l’auteur. Thierry et moi sommes partis à Paris rencontrer Julien pour une séance de travail. Encore un coup de cœur réciproque. Il fallait cette base-là, cette humanité-là, ce lien, cette connivence particulière, cet humour. Thierry est un auteur confirmé, mais il n’a pas notre culture théâtrale. Il y a aussi un grand écart entre le théâtre public et le théâtre privé, nos références pop… Nous sommes un mélange de tout cela. Il était important de rassembler tout ce qui nous compose dans nos créations respectives.
Quel type de mise en scène avez-vous adopté ?
C’était une grande question. J’ai opté pour une extrême simplicité. Non pas que je sois feignant ! Mais le comédien est super, le texte est super, ça se suffit en soi. J’avais peur de trop esthétiser, donc la simplicité absolue était la meilleure option. Sur scène, un micro – et un seul finalement – pour l’acteur, les témoins ou les accusés. Nous tenions au micro, plutôt qu’à une voix nue. Le comédien témoigne et raconte le texte. En tant que metteur en scène, à part la direction d’acteur bien sûr, je me suis effacé derrière l’acteur et le texte.
Auteur, acteur, metteur en scène, vous êtes tous les trois d’origine niçoise : cela a dû compter également dans ce projet ?
Oui, c’est vrai. J’ai rencontré d’autres victimes et nombre d’entre eux avaient le sentiment d’une sorte de « déclassement » de l’attentat de Nice par rapport aux attentats de Paris, et aux hommages rendus. Quand je parlais du drame à des gens éloignés de Nice, certains avaient oublié : « Ah oui, quand même ! 86 morts, beaucoup d’enfants, 458 blessés ? » Tous ces crimes sont insoutenables, mais on a une hyper connaissance de la tuerie de Charlie Hebdo, du Bataclan… Il y a eu des livres, des films, des téléfilms… L’attentat de la Promenade des Anglais est resté à Nice. Pour cent raisons, cela a été éclipsé. Emmanuel Macron a annoncé qu’il sera présent à Nice lors des cérémonies d’hommage à l’occasion des 10 ans de cet attentat terroriste, mais, précédemment, dans l’un de ses discours d’hommage aux victimes du terrorisme, il avait oublié de citer Nice : un oubli terrible pour les familles à l’époque.

Vous êtes également tombés d’accord sur le titre de la pièce ?
Le recueil de chroniques en vers de Thierry s’appelle Ça passe crème. Son travail s’apparente à celui des dessinateurs de tribunal. Thierry a « croqué » les gens, les événements, lors du procès de l’attentat, en 2022. C’est décalé, poétique et terrible. Nous avons dû là aussi faire des choix, enlever certains protagonistes et préférer telle ou telle matière. Pour notre titre, nous avons finalement opté pour PROM_14. Il s’agit d’une référence à V13, nom de code donné au procès des attentats terroristes de Paris, qui s’étaient déroulés le vendredi 13 novembre 2015, par le milieu judiciaire et les journalistes. Emmanuel Carrère, qui a couvert le procès, en a tiré un livre qui porte également ce titre, V13. PROM_14 est donc en résonnance avec V13. Mais comme la Prom’ est un repère évident seulement pour les Niçois, nous avons rajouté le sous-titre, Chroniques du procès de l’attentat du 14 juillet 2016, afin que cela parle à tout le monde. Et le tiret, l’underscore, est esthétique et ajoute un effet de soulignement. Le fond et la forme ! (1)
Après le théâtre de La Semeuse à Nice, où pensez-vous jouer la pièce ?
Nous espérons vraiment pouvoir la rejouer, car cette pièce aborde des thèmes universels : deuil, injustice, procès, politique… Le but premier pour Thierry Vimal était de rendre un hommage artistique, dix ans après l’attentat, en marge des commémorations officielles. Il souhaitait créer un objet artistique afin que les citoyens s’emparent de cet hommage et pas uniquement les officiels. Il fallait lutter contre la récupération, car il y en avait eu beaucoup trop à l’époque, des uns et des autres, et pas assez d’accompagnement des victimes. Par exemple, la première statue proposée en hommage aux victimes n’avait pas été créée spécialement, mais faisait partie des stocks de la ville de Nice. Les victimes l’avaient refusée. D’ailleurs cette statue figure devant Notre-Dame, à Nice. (2) Une avocate qui a défendu les parties civiles leur a dit : « Ne soyez pas des victimes dignes. » Thierry n’est pas politiquement correct, il se bagarre, depuis des années, notamment pour révéler les manquements de ce procès antiterroriste qui s’est doublé d’un scandale sur le prélèvement abusif et inutile d’organes de certaines victimes. (3) C’est une autre vertu du spectacle que de pouvoir montrer un procès de l’intérieur, de rappeler que des victimes ont été photographiées ou dépouillées au lieu d’être secourues, que les plages de Nice ont été accessibles quelques jours seulement après le drame. Tout ce qui a rajouté à la violence du drame. Le cheval de bataille de Thierry actuellement ce sont les failles du dispositif de sécurité le soir de l’attentat. Si la pièce peut aider sur ce sujet-là également…
25 & 26 juin, Théâtre de la Semeuse, Nice. Rens : lasemeuse.asso.fr
(1) L’affiche de la pièce est une aquarelle de John Mejia, artiste colombien. Ce visuel a été emblématique juste après l’attentat. Contacté par Thierry Vimal, l’artiste en a offert l’utilisation pour la pièce.
(2) La colombe de la Paix de Théo Tobiasse.
(3) Dont la fille de Thierry Vimal. Scandale révélé par sa femme après enquête.
photo : répétitions de PROM_14 © DR