Fièvres guerrières

Fièvres guerrières

En France, en ce mois de mai, on garde volontiers sa petite veste pour aller faire son marché le dimanche matin. Et pourtant, force est de constater que la fièvre n’en finit pas de monter JT après JT. Une mauvaise fièvre autorisant toutes les éruptions. Préparant les pires débordements…  Au cœur de nos sociétés comme à échelle des nations.

Fin de saison le mois dernier pour la nouvelle série La Fièvre écrite par Eric Benzekri et réalisée par Ziad Doueiri. On ne présente plus le duo à l’origine de l’excellent Baron noir.
La Fièvre ? Pas de tromperie sur la marchandise : c’est du 100% fébrile.
Pour les communicants, un cas d’école certainement en matière de communication de crise.
Une bataille féroce. Une guerre à distance et de l’ombre, entre deux femmes brillantes, agissant pour l’occasion en spin doctors, sœurs ennemies admirablement incarnées par Nina Meurisse et Ana Girardot.
Une fiction troublante de réalisme.
Une chronique intelligente d’une société polarisée à l’extrême.
Un récit quasi documentaire sur ces glissements sémantiques et ces dynamiques médiatiques qui permettent à un tabou social de se frayer un chemin jusqu’au statut de loi.
L’intelligence imprègne paradoxalement chaque séquence de cette série, miroir de la violente fragmentation de notre société. Intelligence, y compris dans son côté obscur de cynique manipulation vers le pire. A ce jeu-là, la comique d’extrême droite est d’une extrême et diabolique efficacité, entourée pour cela d’un super pro des dynamiques d’influence.

« Que pensez-vous du cannibalisme ?« , demande de son côté Sam Berger au Président du club de foot engagé dans la tourmente médiatique.
Surtout, ne pas répondre que nous ne mangerons jamais de ce pain-là…
Le décryptage des process de manipulation par les réseaux sociaux est en effet saisissant de réalisme. Il viendra désarçonner des personnalités engagées qui ne sont pourtant pas dans la radicalité. Le tribunal permanent des réseaux sociaux fait et défait les individualités au rythme viral des lynchages et des hystéries.
Et déjà le tabou vient de se faire une place dans la sphère de l’acceptable. (Je ne cite pas ici ce tabou pour ne pas spoiler of course)

Fébrile.
Telle est notre époque.
Incandescente et sans nuance.
Bouillante et simplificatrice à l’extrême.
Edgar Morin est peut-être en route vers les super centenaires, mais son projet de pensée complexe semble clairement défunt. Tout le monde s’arc-boute sur des positions idéologiques sans concession. Le phénomène n’épargne personne.
L’on est soit pour, soit contre.

Et ce, malheureusement au plus haut sommet de l’État, alors que la Bollorisation des esprits porte manifestement ses fruits dans ce gouvernement dont le Président continue à jouer la montre sur la reconnaissance de la Palestine. Aussi, justement, n’est-il plus permis en France de manifester pour la Palestine. Les étudiants de Sciences-Po sont donc allés trop loin en avril dernier : « Science-Po s’incline face à la pression islamo-gauchiste« , titrait Le Figaro. Dans un récent article du Canard Enchaîné, un professeur du respectable établissement depuis quarante ans nuance sans hésitation de son vécu quotidien pareille vision : « Quand j’entends dire que l’école serait devenue un bunker islamo-gauchiste, j’en tombe de ma chaise. »
Une forme de « Terreur intellectuelle » est désormais le climat du pays dit des Lumières.
Malheur également au militant écologiste qui s’accroche à son arbre pour manifester son désaccord à l’égard d’un bien inutile projet d’autoroute. Lequel n’a le projet de servir l’intérêt général que pour les naïfs. Une telle forme d’engagement à un nom désormais en France : l’écoterrorisme.
Pendant ce temps, l’on a pu noter une réelle mansuétude à l’égard de l’engagement musclé des agriculteurs ou des pêcheurs.
Pendant ce temps, malgré la désinformation manifeste et décomplexée d’un Pascal Praud sur une chaîne de très grande écoute (« Le glyphosate n’a aucun impact sur la santé des humains !« ), l’Arcom se cantonne aux mises en garde, mises en demeure et autres sanctions plutôt qu’un débranchement sans pudibonderie de ce mass-média piétinant avec arrogance ses obligations en matière de déontologie journalistique, et porte-voix des idées les plus réactionnaires, quand elles ne sont pas franchement « brunes ».

Deux poids deux mesures dans la censure…
Pour mon plus grand bonheur, un personnage inattendu s’invite dans La Fièvre : le livre Le monde d’hier de Stefan Zweig. Je salue l’auteur de cette série de l’avoir convoqué car je le tiens comme essentiel dans la compréhension de la situation dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui. L’ouvrage balise près de 60 ans d’histoire de l’Europe, jusqu’à la veille du suicide de Zweig en 1942. La genèse de cette Europe qui aboutit à la montée des extrémismes est d’une terrible actualité.
Le passage cité renvoie à ce moment où la polarisation des sociétés obligeait le modéré et le nuancé à se taire : « Petit à petit, dans ces premières semaines de la guerre de 1914, il devint impossible d’avoir la moindre conversation raisonnable avec qui que ce fût. Les plus paisibles et les plus débonnaires étaient comme enivrés par l’odeur du sang. Des amis que j’avais toujours connus comme des individualistes résolus et même des anarchistes d’esprit s’étaient métamorphosés du jour au lendemain en patriotes fanatiques et de patriotes en annexionnistes insatiables. Chaque conversation se terminait par des slogans stupides tels que « Quand on ne sait pas haïr, on ne sait pas non plus vraiment aimer » ou par de grossiers soupçons. Des camarades avec qui je n’avais pas eu la moindre querelle depuis des années m’accusaient avec la dernière rudesse de ne plus être un Autrichien ; je n’avais qu’à passer en France ou en Belgique. Ils allaient même jusqu’à suggérer prudemment que des opinions telles que celles qui considéraient cette guerre comme un crime devaient être portées à la connaissance des autorités, car les « défaitistes » — ce joli venait d’être inventé en France — étaient les pires criminels envers la patrie. Dès lors, il ne restait plus qu’une chose à faire : se retirer en soi-même et garder le silence tant que les autres continueraient à s’exciter et à vociférer. »

En 2024, il semblerait que toute forme de débat contradictoire soit impossible, et surtout que toute pensée contradictoire soit menacée du pire.
Dora Moutot, autrice de l’ouvrage Transmania, Une enquête sur les dérives de l’identité transgenre, en sait quelque chose alors qu’accusée de transphobie, elle a fait l’objet d’un appel au meurtre.
Le gouvernement français, lui, ne s’embarrasse plus non plus de nuances en ce qui concerne le cas de la Palestine : toute expression politique virulente sur les campus français est réprimée dès les premières d’occupation.

Fever !
Au plus haut niveau, donc.
J’écris les dernières lignes de ce post en ce 8 mai 2024 qui célèbre, je crois, la fin de la pire guerre, la plus meurtrière, la plus inhumaine de notre humanité.
Un rapide coup d’œil sur le fil d’info du jour : Poutine a ordonné la tenue d’exercices nucléaires.
Tout va bien.

Et la fièvre n’a malheureusement pas fini de grimper, hélas…
Nous aimerions une relance de la croissance par la transition écologique.
Ben oui, c’est évident. C’est là, dans cette fameuse transition, que se situent des réserves insoupçonnées de dynamisme économique.
Cette bien jolie histoire que l’on veut bien nous raconter, et que nous appelons de tous nos vœux du reste, n’est malheureusement pas d’actualité.
La relance ?
Dans l’immédiat, elle se fera par l’armement et le réarmement.
En 2023, les dépenses d’armement dans le monde ont augmenté de 7% à 2300 milliards de dollars. La plus forte haute en 15 ans !
Et la guerre en Ukraine n’explique pas à elle seule cette progression.
« Tensions » au Moyen-Orient, postures guerrières de la Chine en Asie : partout dans le monde, les dépenses militaires s’envolent.
S’il est élu, Trump veut imposer 2% du PIB en dépenses militaires à tous les membres de l’OTAN !
La dernière aide de 60 milliards de dollars votée par le Sénat américain ? L’essentiel profitera surtout aux carnets de commandes de son industrie de l’armement. Pas fous les ricains ! Ni philanthropes !
Bye bye la croissance verte !
On voit surtout du rouge ! sang, sang… sans trêve ni repos. (air connu)

Le monde d’Hier n’est pas un essai, mais son auteur y pose quelques hypothèses, notamment sur les causes réelles de la guerre, en l’occurrence de la Première Guerre Mondiale. En 1914, après quarante ans de paix, il évoque « l’excès de force ». Son hypothèse m’interpelle soudain : est-ce qu’après le double, après 80 ans de paix donc, les nations de 2024, plus renforcées que jamais par des années de croissance nonobstant les crises énergétiques, se retrouvent toutes à un point d’incandescence tel que l’issue ne pourra être, à nouveau, que le grand affrontement ?

« La France regorgeait de richesses. Mais elle en voulait encore plus, elle voulait une nouvelle colonie alors qu’elle n’avait pas assez d’hommes pour peupler les anciennes ; on faillit en venir à la guerre pour le Maroc. L’Italie voulait la Cyrénaïque, l’Autriche annexa la Bosnie. A leur tour, la Serbie et la Bulgarie s’en prirent à la Turquie, et l’Allemagne, encore exclue pour l’instant, sortait déjà les griffes pour porter des coups furieux. Partout, le sang montait à la tête congestionnée des États. Partout, la fructueuse volonté de consolidation intérieure se mit à développer en même temps, comme une infection bacillaire, une frénésie d’expansion. Les industriels français, qui gagnaient gros, incendiaient les industriels allemands, qui s’engraissaient tout autant, parce que les uns et les autres voulaient livrer plus de canons Krupp et Schneider-Creusot. Le port de Hambourg avec ses énormes dividendes travaillait contre celui de Southampton, les agriculteurs hongrois contre les agriculteurs serbes, les trusts les uns contre les autres – la conjoncture les avait tous rendus fous, d’un côté comme de l’autre, la rage les poussait à gagner toujours plus. Aujourd’hui, quand on réfléchit posément se demande pourquoi l’Europe est entrée en guerre en 1914, on ne trouve pas la moindre raison de nature rationnelle ni même de prétexte. L’enjeu n’était pas les idées, à peine les petits territoires frontaliers ; je ne sais l’expliquer autrement que par l’excès de force, comme une conséquence tragique de ce dynamisme interne qui s’était accumulé pendant ces quarante années de paix et cherchait à se décharger. » (Stefan Zweig, Le monde d’hier, 1941)