11 Déc Au pays des bouffons
Pour les fêtes de fin d’année, l’Opéra de Toulon programme Don Pasquale, l’un des derniers chefs-d’œuvre de Gaetano Donizetti, que le metteur en scène britannique Tim Sheader a transposé dans une version décapante se déroulant au XXIe siècle, au moment de Noël. Une relecture originale, drôle et jubilatoire, fidèle à l’esprit de satire sociale cher au compositeur – à retrouver également en mars à l’Opéra de Nice.
Don Pasquale, créé avec succès en janvier 1843, est une pépite du genre opéra-bouffe, où le comique des personnages et des situations sert une satire portée par une écriture musicale recherchée. Le metteur en scène, plus connu outre-Manche dans l’univers de la comédie musicale dont les codes et techniques s’adaptent ici parfaitement, s’est inspiré de la célèbre série télé Succession, basée sur l’histoire de la famille de Rupert Murdoch, magnat des médias australo-américain.
Version Tim Sheader, ça donne donc ça : un vieux bouffon célibataire, Don Pasquale (David Bižić), figure caricaturale d’un patriarcat sur le déclin à la tête d’un empire commercial, décide de punir son neveu Ernesto (Jonah Hoskins), héritier unique et baba cool qui refuse le parti que lui destinait son oncle, car il veut épouser une jeune employée de l’entreprise de nettoyage de la firme, Norina (Lauranne Oliva). Le « chef d’orchestre » de toute l’affaire est le docteur Malatesta (Armando Noguera), un « ami » de Don Pasquale : chargé de trouver une femme (jeune) au big boss, il lui présente sa soi-disant sœur, ravissante et angélique, qui est en fait la rusée Norina. Avec un contrat de mariage qui lui attribue la moitié de la fortune et tout le pouvoir, elle devient une redoutable mégère, battant et trompant son vieux jusqu’à le dégoûter du mariage, ce qui lui permet d’épouser le neveu, Ernesto.
Par un ingénieux jeu de décors tournants, signé Leslie Travers, apparaît : côté pile, la luxueuse façade d’un immeuble de bureaux gravée du nom de Don Pasquale, façon Trump Tower ; côté face, la sphère privée du magnat, au luxe vulgaire et clinquant. « Il s’agit de jeux de riches. Il s’ennuie, il est assis au centre de son organisation et il joue au jeu de l’héritage : qui va hériter de son empire et qui n’en héritera pas... », explique Tim Sheader. « Don Pasquale est le bouffon. Bien qu’il soit comique et qu’il doive l’être, je voulais aussi qu’il ait ce côté tranchant parce que la pièce est pleine de patriarcat et de capitalisme. »
De cette vision contemporaine du monde des riches, qui diffère évidemment du livret original, il résulte un spectacle très drôle et haut en couleurs. Citons, par exemple, le 3e acte de l’ouvrage et le relooking de l’intérieur de Don Pasquale, effectué par la jeune (fausse) mariée : un gigantesque sapin de Noël (forcément), un petit train porteur de piles de cadeaux, un chœur de lutins flashy en rose fuchsia (exquis) et, pour le dernier tableau, deux énormes bonhommes de neige gonflables. Don Pasquale version Tim Sheader, dont la partition sera interprétée par l’Orchestre et le Chœur de l’Opéra de Toulon, sous la direction Sora Elisabeth Lee, s’apprécie comme les bulles d’un bon champagne !
31 déc & 2 jan, Zénith de Toulon. Rens: operadetoulon.fr
11 au 17 mars, Opéra de Nice. Rens : opera-nice.org
photo : Don Pasquale © Jean-Louis Fernandez : Opéra national de Lorraine