04 Mar Exquise heure exquise
Une heure exquise exceptionnelle a été donnée par des musiciens de l’Opéra de Toulon, le 26 février dernier, au Musée de la Marine, dans ce lieu mystérieux où galères et voiliers côtoient les gigantesques statues de bois sculpté d’illustres personnages. Un cadre idéal pour l’interprétation du Quatuor pour la fin du temps, qu’Olivier Messiaen composa en 1940 alors que, prisonnier de guerre, il était interné au Stalag de Görlitz en Silésie.
Cette œuvre méconnue, et donc rarement jouée, a été interprétée par quatre merveilleux musiciens, dont trois de l’Orchestre symphonique de l’Opéra de Toulon. Benoît Salmon, premier violon solo, obtint à l’âge de 14 ans son Premier Prix de violon et de musique de chambre, ainsi qu’un diplôme de formation musicale, puis se perfectionna auprès d’Olivier Charlier et de Patrice Fontanarosa. Manuel Cartigny, violoncelliste, médaillé d’or à Paris en 1990 au CNR de Versailles, a également été récompensé d’une médaille d’or de musique de chambre dans la formation quatuor.
Franck Russo, lauréat des fondations Banque Populaire et Meyer, a obtenu le Prix du public et Jeunes talents des Nocturnes de la cathédrale de Rouen lors du Concours Jacques Lancelot 2012. Il a également remporté le Prix spécial de la meilleure interprétation de la Rhapsodie de Debussy au Concours de Tokyo en 2014, ainsi que le Premier Prix du Concours européen Musiques d’Ensemble à Paris. Ce dernier, qui a imité les chants d’oiseaux d’une façon extraordinaire, est « le meilleur clarinettiste de sa génération », souligne Benoît Salmon, qui enchaîne : « Ce Quatuor est une œuvre rare, révolutionnaire, désespérée et pleine d’espoir, fortement empreinte de naturalisme, de spiritualité et de métaphysique… Une expérience émotionnelle unique, pour les musiciens comme pour le public. »
Enfin, sur scène également : le pianiste Olivier Lechardeur, qui se perfectionna, après l’obtention de plusieurs prix, au Conservatoire supérieur de Genève. Il s’est produit avec les plus grands musiciens et illustres comédiens lors de spectacles mêlant musique et théâtre et a créé en 2008 l’Ensemble Austroloquintet et le Trio des Esprits. Professeur d’enseignement artistique au CRR d’Aix-en-Provence, il eut comme tourneuse de pages la talentueuse violoncelliste Natacha Cartigny.
Camp de Silésie : des conditions bien peu favorables à la créativité…
Olivier Messiaen naît fin 1908. Lorsqu’Hitler est recalé au concours d’entrée aux Beaux-Arts… Inspiré par l’Apocalypse de Saint Jean, composé en hommage à l’ange annonciateur de la fin du temps, son Quatuor pour la fin du temps fut créé le 15 janvier 1941 au Stalag de Görlitz devant les prisonniers. Peintre des sons et compositeur des couleurs, d’une force de caractère incroyable, il créa donc cette œuvre musicale en huit mouvements, écrite pour violon, violoncelle, clarinette et piano, dans des conditions extrêmement difficiles…
Comment a-t-il pu créer dans de telles conditions ? « Cela lui permettait de tromper la faim », indique le violoncelliste Manuel Cartigny, qui s’est chargé de présenter le compositeur français et son œuvre. Grâce à René Benedetti, violoncelliste de l’Opéra de Paris, qui avait pris sa retraite à Giens (Var) et avait lui-même joué avec Messiaen, le musicien de l’Opéra de Toulon put donner force détails…
Une pièce aux titres forts, audacieux et évocateurs : Liturgie de Cristal, Vocalises pour l’Ange qui annonce la fin du temps, Louange à l’Éternité de Jésus, Danse de la fureur pour les sept trompettes, Fouillis d’arcs-en-ciel pour l’Ange qui annonce la fin du temps et Louange à l’immortalité de Jésus. Profondément croyant, Olivier Messiaen — « devenu ornithologue, il savait identifier 52 chants d’oiseaux ! » commente le musicien — écrivit ce quatuor en hommage à l’ange de l’Apocalypse, qui lève la main vers le ciel en disant : « Il n’y aura plus de temps. » Une louange à l’éternité de Jésus, à son immortalité.
Jouer cette œuvre dans ce cadre hanté par le passé fut une idée remarquable de Jérôme Brunetière, directeur de l’Opéra, profondément ému en entendant ces musiciens. Bouleversé, l’auditoire écouta dans un silence absolu que personne n’osa briser.
Les musiciens commencèrent dès novembre à travailler ensemble cette œuvre rare, peu jouée et exceptionnelle. Mais dès septembre, chacun s’attelait déjà à sa partition. Franck Russo, clarinettiste, aimerait jouer cette œuvre, nous a-t-il confié, dans une cathédrale ou un monastère…
photo : Les musiciens au Musée de la Marine © Claudie Kibler Andreotti