Goodbye Marylou

Goodbye Marylou

Une grande dame nous a quittés. Marie-Louise Mouzon, Marilou, fondatrice du journal Art Thèmes, qui fut dans les années 80 et 90 une véritable référence dans le milieu de l’art. Libre, gratuit et sans langue de bois, tout comme sa fondatrice. C’était une femme formidablement méditerranéenne : généreuse, excessive, exigeante et loyale. Quel bonheur de vous avoir connue, Marilou. Vous qui avez permis à Michel Sajn et à moi-même de faire nos premiers pas dans le monde de l’écriture et de l’art.  Il y a parfois des coups du destin magnifiques. Et là-haut, de sacrés numéros que vous avez tant aimés vous attendent. Evelyne Pampini

Notre région est parfois un territoire de « démotivation » et d’amnésie. Ici, les guerres de clochers semblent empêcher toute mémoire collective, tant les clans font et défont les destins. Notre patrimoine en porte les stigmates : l’extrême droite a transformé Catherine Ségurane en Charles Martel (alors que la légende dit l’inverse), on oublie René Cassin, on ignore Auguste Blanqui, et on n’évoque Giuseppe Garibaldi qu’à peine…

Alors quand la pionnière de la presse culturelle gratuite de notre région nous quitte, peu s’en souviennent. Et pourtant : Marilou Mouzon avait lancé et financé Art Thèmes, le premier gratuit culturel local, véritable pilier de la scène créative. C’est chez elle qu’Evelyne Pampini et moi avons fait nos premières armes littéraires. Elle a su donner une légitimité au « jeune de quartier » que j’étais, me permettant de poser un pied dans ce monde culturel souvent sectaire et élitiste.

C’est aussi chez elle que j’ai attrapé le virus de la presse culturelle gratuite et indépendante.

Mais aujourd’hui, dans une époque où la culture est déclarée « non essentielle », où les coupes budgétaires lui sont réservées et où tout semble fait pour tuer le papier, l’oubli n’étonne plus personne. Et pourtant, rappelons-le : le papier pollue moins que le net. Les journaux sont faits à plus de 85 % de papier recyclé. Ce ne sont pas eux qui ravagent les forêts, mais plutôt certaines industries – suivez mon regard : Ikea et ses armées de meubles en kit. Il semble surtout que la tendance soit à la concentration et à la mainmise de l’information par les oligarques : une liberté devenue plus « libertarienne » que républicaine.

Alors Marilou est devenue pour nous un symbole de résistance. Une visionnaire. Elle avait compris très tôt que l’indépendance de la presse passait par la création de médias affranchis de tout groupe financier, et par le papier – ce support qu’on peut contrôler, de la fabrication à la distribution (contrairement au web, « tenu » par une bande de mégalos cupides).

Elle y a mis ses jours, ses nuits, son argent, son cœur, son âme. Parce qu’elle aimait les gens – avec une tendresse particulière pour les artistes qui, toujours, l’émouvaient. Mme Mouzon aimait les lettres, l’art, la liberté. Grâce à elle, informer ne signifiait pas agiter des punchlines entre politicards incultes et narcissiques, mais comprendre comment les émotions circulent entre les êtres humains.

Marie-Louise Mouzon nous a montré la voie : celle de la création, de la passion, de la générosité, de la fraternité et de la liberté. Après avoir perdu ma mère il y a cinq mois, voilà que je perds ma mère spirituelle. Toute l’équipe de La Strada, Evelyne Pampini et moi-même, adressons nos plus sincères condoléances à sa famille.

Et que Marilou, de là où elle est, nous aide à préserver notre liberté. Car notre journal n’est autre que le petit frère d’Art Thèmes. Et comme le dit l’adage – avec une touche d’humour : Mauvaise herbe croît toujours… Michel Sajn

photo : Serge III (à gauche), Vivien Isnard (à droite) et le ravissant sourire de Marie Laure Mouzon (au centre) © Jean-Marc Pharisien, 1989