Nous le savons !

Nous le savons !

La plasticienne Frédérique Nalbandian a trouvé un médium rare qui a inspiré toute sa démarche : le savon. Son chemin n’a pas été facile. Non pas parce qu’elle est une femme, comme elle le dit, mais parce qu’elle est artiste, et que ce statut est presque un handicap social dans la période illibérale que nous traversons. Mais aussi parce que travailler le savon en sculpture et en dessin a été difficile à faire admettre par le petit milieu de l’art. Nous avons rencontré cette poétesse qui, loin de se limiter aux bulles, a fait des merveilles avec du savon.

Frédérique est issue d’une famille de commerçants arméniens. Son père appartient à une cinquième génération d’artisans spécialisés dans les tapis d’Orient. Sa famille est installée à Beyrouth, Marseille… Son grand-père, après des études d’avocat à la Sorbonne, s’établit à Monaco mais reprend l’activité familiale par nécessité. Quant à son père, il devient à son tour expert dans cet art traditionnel.

Jeune, Frédérique est tenniswoman. Lycéenne, en 1984, elle part un an dans une famille américaine pour progresser, participant à de nombreuses compétitions. C’est alors qu’elle prend des cours de dessin. Elle comprendra plus tard qu’elle détestait finalement le tennis. À son retour, elle poursuit le dessin au Pavillon Bosio à Monaco. Après le bac, elle s’inscrit en Art, Communication, Langage à la faculté de lettres de Nice. Elle envisage une carrière artistique sans s’en sentir capable et ignore l’existence d’une école comme la Villa Arson. À Menton, où elle vit, le contexte artistique est limité.

Pour financer ses études, elle restaure des tapis anciens chez ses parents. À 17 ans, elle quitte la fac pour l’École des arts déco d’Aubusson, célèbre pour la tapisserie, mais, consciente que ce n’est pas « sa » voie, elle revient travailler en famille. Une amie lui propose de tenter la Villa Arson. Elle obtient le DNAP (bac +3), puis passe deux fois le DNSEP (bac +5) : lors du premier examen, elle se sent incapable de parler de son travail. À l’époque déjà, le savon n’avait pas la cote.

Son médium de prédilection

Elle a découvert ce matériau en 3e année – le plâtre aussi fut une découverte en 1e année. Elle n’était pas dans le moulage de la réalité mais dans la trace, le temps qui passe et érode. Elle a toujours adoré la peinture, mais ne s’y retrouvait pas… Ce qui l’attirait, c’était la matière. Au concours d’entrée, interrogée sur ce centre d’intérêt, elle évoque les coulures des tunnels près de chez elle, à Menton, sur l’autoroute. Pour elle, le blanc, la matière, la mémoire, la trace du temps la guidaient.

En peinture, elle chronométrait les coulées sur papier millimétré et notait le temps au dos. En sculpture, elle poursuivait son travail sur les traces du temps. Et en 3e année, il a fallu choisir. Elle abandonne la peinture, expérimente la paraffine, puis le savon s’impose comme une évidence. Plus tard, une psychanalyse lui révèle que ce choix vient d’une humiliation liée à son hygiène dans l’enfance. La thérapie suivra lors d’une période difficile avec son père : à 20 ans, elle apprend l’existence d’une demi-sœur. Elle vit cette révélation comme une trahison – peut-être à tort – mais le trauma demeure, tant leur complicité était forte, lui qui était une sorte d’artiste. Au même moment, elle entame une relation avec un homme de 20 ans de plus. Dans ce méli-mélo, le souvenir d’une humiliation sans coupable désigné la conduit à titrer sa 1e exposition : Lieu vexé des habitudes.

Le savon devient son médium de prédilection. D’abord acheté au supermarché, il ne convenait pas. Elle travaille alors avec des fabricants à Marseille. Elle débute avec la Savonnerie du Sérail, des frères Boetto, puis rejoint Le Fer à Cheval, qu’elle garde jusqu’à il y a un an, avant l’arrêt du savon blanc pour raisons économiques. Elle collabore désormais avec la Savonnerie du Midi. Le produire elle-même en grande quantité exigerait un équipement coûteux, et seul Marseille fabrique ce savon blanc.

Unique plasticienne à travailler exclusivement ce matériau, on peut se demander ce qu’attend la Ville de Marseille pour valoriser son travail et, avec lui, le savon de Marseille, qui ne peut plus être certifié AOC, mais qui pourtant incarne un pan majeur de l’histoire et du patrimoine artisanal de la ville.

Frédérique Nalbandian, Panacée I,II, III, 2021 © François Fernandez

Ses créations

La sculpture est ce qui marque le plus dans cette matière, rappelant ce que le temps géologique façonne dans une grotte et qu’elle reproduit. Nalbandian estime que c’est le meilleur médium pour mettre en exergue les traces du temps. Elle aime exposer dans des lieux sacrés pour le recueillement qu’ils inspirent. Non-croyante, elle éprouve même une aversion envers la religion : arménienne, elle pense au génocide subi par son peuple en raison de sa foi. Face aux événements du monde, elle accepte difficilement les religions et leurs dogmes.

Son travail parle du temps, de l’érosion, de la dégradation… Non d’angoisse, mais d’un regret : cette vie donnée ne mène qu’à la vieillesse et à la mort. Sans le savoir, elle répercute des rites arméniens : pleurer à la naissance, car le corps donné à l’âme sera le médium de la douleur ; et faire la fête au décès, qui libère l’âme de ce corps de souffrance.

Elle n’a jamais quitté le dessin. Elle utilise la mousse de savon, qui permet de créer et d’effacer. Le savon est incroyable : les bulles subsistent et rendent le résultat incontrôlable. Le hasard, l’accident, sont des modes créatifs qu’elle aime. La matière a le dernier mot. Cette déconstruction, que l’on connaît en musique actuelle, donne à ses œuvres une magie, loin du conceptuel et du réfléchi, plus proche du sensuel et du ressenti.

Depuis 2006, elle accentue ce recours au hasard avec des œuvres évolutives : moment charnière où elle réintroduit l’eau. Si le savon se conserve bien, l’eau et l’humidité l’érodent. Elle l’exploite dans des installations, dont la 1e à la Galerie des Ponchettes de Nice : de l’eau tombait sur un panneau noir enduit de goudron. Après quatre mois, subsistait une sorte de peinture concrétion gardant les traces.

Ses projets

Frédérique expose en ce moment à La Gaya Scienza à Nice, dans l’exposition collective Poésie fait maison (voir encadré). Elle participera aussi à une exposition en duo avec Fabio Viale, simultanément dans deux lieux prestigieux en Italie : au musée Villa Regina, à Turin, et au musée Villa Médicéenne de la Petraia, à Florence, de juin à septembre 2026. Puis, du 26 septembre au 10 novembre 2026, elle exposera à la galerie Éva Vautier à Nice, avant de présenter son travail chez Umberto Benappi à Turin (mars-avril 2027), à la galerie NP-ArtLa à Milan (mai-juin 2027), et à la Kamila Regent à Saignon (juillet-septembre 2027).

Mais son grand projet de fin d’année est sa première monographie Frédérique Nalbandian 1994-2006-2025 (titre provisoire), à paraître en octobre aux Éditions Arnaud Bizalion, avec le soutien de l’ADAGP, de la SOGEDA – Monaco, du fonds de dotation François Fauchon. Un ouvrage qu’elle signera en édition limitée chez Éva Vautier.

27 au 29 juin, Esplanade du Près des Pêcheurs, Antibes. Rens: nuitscarrees.com

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