La Commedia Dell’arte, éternelle insoumise

La Commedia Dell’arte, éternelle insoumise

Avec 7 spectacles (dont 2 en italien), 1 masterclass, 1 projection et 1 exposition, le Festival international de commedia dell’arte signe, du 5 au 18 juin à Nice, une 11e édition fidèle aux origines du genre : un théâtre populaire, physique et jubilatoire, qui parle à tous.

Née dans l’Italie du XVIe siècle, en pleine effervescence de la Renaissance, la commedia dell’arte s’invente d’abord comme une révolution professionnelle : des troupes d’acteurs qui s’organisent, débordent les cadres académiques et jouent pour un public élargi. Improvisation, masques, archétypes immédiatement identifiables (Arlequin, Pantalon, Colombine…) : tout concourt à l’efficacité scénique. Mais derrière la farce, luit en filigrane un miroir social. On y parle d’amour, de pouvoir, d’argent… Au fond, rien n’a vraiment changé depuis ! 

Et là où c’est vraiment balèze, c’est que la commedia a irrigué toute l’histoire du théâtre européen. De Shakespeare à Molière, en passant par Goldoni, tous ont allègrement puisé dans cette mécanique du jeu masqué, du comique de situation et de la typologie sociale. Molière, notamment, en a fait un pont direct entre l’Italie et la France, transformant l’héritage populaire en comédie de caractère. La Princesse d’Élide – exceptionnellement programmé à Carros – rappelle ainsi combien ce cher Jean-Baptiste Poquelin doit à la tradition italienne, avec un spectacle de théâtre total, mêlant danse, combat, pantomime et stratégie amoureuse.

À l’inverse, Carlo Gozzi revendique un théâtre plus féerique, nourri de contes et de merveilleux – un autre visage de la commedia dell’arte. Un imaginaire baroque convoqué dans Il Cavaliere di Pietra (Produzioni Prosperiane APS), pièce où dragons, magie et passions humaines se côtoient.

C’est précisément ce dialogue entre tradition et réinvention que met en scène le festival niçois. Maestro de la Commedia dell’arte contemporaine, Carlo Boso incarne cette continuité avec Le Triomphe d’Arlequin (Amata Compagnie), qui revendique l’héritage des canevas anciens tout en y insufflant une vitalité très actuelle. Chez lui, le masque n’est pas qu’un accessoire : c’est une grammaire du corps, une façon de penser le théâtre par le geste.

Autre pilier, Dario Fo, prix Nobel de littérature en 1997, est célébré à travers Mistero Buffo (Teatro Stabile di Torino), programmé dans le cadre du centenaire de la naissance du dramaturge. Une œuvre-manifeste, où satire politique, réécriture de l’histoire et engagement social s’entrelacent. Chez Fo, le rire est une arme, et le bouffon – interprété ici par Matthias Martelli – un lanceur d’alerte avant l’heure !

Face à ces figures tutélaires, la scène locale n’est pas en reste. Frédéric Rey, directeur de La Semeuse et du festival, revisite l’histoire niçoise avec Catarina Segurana, du nom de cette lavandière qui vécut au XVIe siècle et se serait illustrée lors du siège franco-ottoman de Nice de 1543. Une comédie haute en couleurs, dans la plus pure tradition du genre, qui fait surgir d’autres figures historiques telles que le roi François Ier et le sultan Soliman, et ouvrira le festival. L’auteur et comédien Thierry Vincent proposera quant à lui une variation contemporaine, presque cosmique, sur le masque et l’altérité, avec Solstice, nouvelle « comédie jardinière » de la Cie BAL.

On le constate cette année encore, la commedia dell’arte n’a jamais cessé d’être moderne, disséquant avec humour les rapports de domination, les illusions sociales et les éternelles comédies humaines. Une chose est certaine : quatre siècles après son apparition, Arlequin ne sait toujours pas sur quel pied danser, mais n’a visiblement pas l’intention de s’arrêter !

5 au 18 juin, lieux divers, Nice et Carros. Rens: commedia-nice.fr

photo : Le triomphe d’Arlequin © DR