20 Mai La Méditerranée, zone de non-droit ?
Arraisonnement en eaux internationales, violences, militants conduits de force en Grèce : nous avons recueilli le récit d’Emilien Urbach, membre d’une flottille solidaire en route vers Gaza, qui met en lumière une opération israélienne aux lourdes implications politiques et juridiques.
Dans la nuit du 29 au 30 avril 2026, l’armée israélienne a arraisonné très violemment une flottille internationale de petits bateaux de militants qui se rendaient à Gaza. La méthode israélienne est inquiétante, car tout ceci s’est déroulé dans des eaux internationales, ce qui pose un problème de Droit, et avec une violence démesurée, ce qui, éthiquement, en est un autre.
De plus, l’armée israélienne a détruit les moyens de navigation de certaines embarcations en pleine tempête. Les soldats ont ensuite ramené les militants en Grèce à bord d’un bateau-prison, sans que les autorités grecques ni les garde-côtes n’interviennent. Ce non-droit et cet usage disproportionné de la force posent un problème pour les ressortissants français interpellés, mais aussi pour tous les Européens qui l’ont été. Que font nos pays européens ? Pourquoi ce laisser-faire ?
Nous avons rencontré Emilien Urbach, journaliste et comédien, qui a participé à cet événement et nous a relaté les faits.
« Une véritable prison sur l’eau »
« Nous sommes partis de Marseille dans L’Hétérotope avec une vingtaine de bateaux des Thousands Madleens, où ils avaient été préparés. Car la flottille, cette année, a réuni trois entités : Thousands Madleens, créée au printemps 2025, Freedom Flotilla Coalition, la flottille historique, et Global Sumud Flotilla, qui chapeaute toute la mission de ce printemps 2026 et à bord de laquelle j’ai navigué cet automne.
Les 20 navires sont partis en Italie et nous avons rejoint Barcelone pour retrouver les bateaux de la Global Sumud Flotilla, qui partaient ensuite en Sicile rejoindre les autres. Nous avons assuré les trois départs de Marseille, Barcelone et Syracuse, puis sommes rentrés en France car notre embarcation est un peu particulière : son but est de protéger la mémoire du mouvement, de ramener des éléments écrits, des photos, etc.
Nous avions embarqué des artistes : Edmond Baudoin, Spéry, puis d’autres encore, des acrobates, des danseurs, etc. Nous avons fait demi-tour pour préparer, à terre, le moment où les bateaux seraient interceptés afin de créer de la mobilisation. Quand nous avons repris la mer, nous étions en contact avec les 58 navires qui avaient quitté la Sicile et se dirigeaient vers la Crète.
Ils ont été interceptés, attaqués, piratés par l’armée israélienne. Nous n’étions pas avec eux, mais sommes restés en contact toute la nuit. Nous avons reçu des SOS. Ils ont décrit ce qui se passait : des jet-skis, des bateaux pneumatiques passant dans tous les sens, une grosse frégate traversant la flottille, des militaires montant à bord, sabotant tout, cassant les radios et s’en prenant aux moteurs. Certains équipages ont été abandonnés en pleine tempête. D’autres ont vu des militaires embarquer des militants sur des zodiacs pour les transporter sur la grosse frégate, qui était une sorte de bateau-prison avec des cages et des miradors… Une véritable prison sur l’eau !
« À genoux, la tête baissée »
Là, ce que nous décrivent les camarades, c’est un peu le même sort que celui que nous avons subi l’automne dernier lors d’une opération similaire, lorsque nous avons été amenés au port d’Ashdod : à genoux, la tête baissée, et ceux qui la relèvent se font écraser la tête au sol ; on les frappe, on les insulte, on leur jette de la nourriture comme à des animaux…
Parmi eux se trouvait Saïf, l’un des leaders de la Global Sumud Flotilla, d’origine palestinienne et possédant la double nationalité suédoise et espagnole. Il était sur un des bateaux observateurs, un peu comme le nôtre : c’est-à-dire n’ayant pas prévu d’aller jusqu’à Gaza mais surveillant la flottille. Cette intervention est arrivée très tôt puisqu’elle a eu lieu dans les eaux internationales, juste avant la Crète. Exactement au même endroit où nous avions été bombardés par des drones incendiaires l’an dernier : il y avait 11 bateaux, quatre ont pu reprendre la mer, deux avaient été touchés par des fioles de produits chimiques inconnus.
Saïf ne pensait pas subir cette interception car il comptait descendre en Grèce. Lors de sa « capture », les camarades l’ont entendu, dans une pièce à part, crier, se faire maltraiter, se faire torturer. C’est ce qu’il dira ensuite en sortant.
Violences et tensions en Grèce
Après plusieurs jours de navigation, les camarades ne savent plus où ils sont et pensent qu’on va les amener à Ashdod, comme lors des précédentes interceptions. Mais ils arrivent finalement dans un port grec où on leur demande de descendre. Là, un débat s’instaure entre eux. Finalement, ils décident majoritairement de sortir, mais Tiago Avila, un autre leader, se fait arrêter. Certains tentent de s’interposer. Il y a beaucoup de violence à ce moment-là : certains sont frappés, l’un d’entre eux est blessé par neuf projectiles en caoutchouc tirés dans une jambe. Des photos circulent : épaules luxées, côtes cassées, visages tuméfiés pour d’autres.
Raphaëlle Primet, coprésidente du groupe communiste au Conseil de Paris, qui était à bord, décrit des scènes d’ultra-violence et d’humiliation. Elle dit avoir pleuré non pas de peur, mais de rage. À partir de là, on fait mettre Tiago à genoux, puis on le fait marcher vers un bus. Mais une partie de la population grecque se rassemble et organise une sorte de manifestation. Dès lors, les camarades ne sont plus aux mains des Israéliens mais auprès des autorités grecques. Certains sont ramenés en bus à l’aéroport, d’autres dans un autre port de Grèce où ils vont, pour certains, rentrer dans leur pays respectif et, pour d’autres, rejoindre la flottille afin de repartir vers la Turquie.
Une nouvelle tentative vers Gaza
À ce jour, le 13 mai 2026, les bateaux sont tous arrivés avant-hier en Turquie où doivent se tenir de grosses assemblées générales. D’autres bateaux de la Freedom Flotilla Coalition étaient en train de se préparer en Turquie, tandis que d’autres encore, venus du nord de la mer Égée, les ont rejoints. Ils devraient repartir en mer d’ici quelques jours avec une soixantaine de navires pour effectuer la dernière ligne droite vers Gaza. Saïf et Tiago ont été libérés il y a trois jours. Je ne me souviens plus de la date exacte. Tiago a été remis aux autorités égyptiennes puis rapatrié au Brésil depuis l’Égypte. Saïf a été amené à Athènes, d’où il a rejoint Barcelone. Mais je viens de recevoir des images le montrant arriver en Turquie. Je pense que, sans doute, ils ne le remettront pas à bord d’un bateau afin d’éviter qu’il ne soit de nouveau intercepté. »
photo : navires de la « Flotille pour Gaza » © Sarah Girard