[Spécial Femmes] La petite, sa mère, la Corse et le Beretta

[Spécial Femmes] La petite, sa mère, la Corse et le Beretta

Petite louve, premier roman de Marie Van Moere, est réédité à la Manufacture de livres. Dans cette histoire de vengeance, personne n’est là où on l’attend. Surtout pas les femmes.

Elle évacua les pelletées et supporta l’écorchure tel Saint-Barthélemy, vertu de la souffrance physique dans l’oubli du gluant. Elle lui a tiré une balle dans la tête alors qu’il était allongé à terre, persuadé de se faire sucer.” Le roman de Marie van Moere s’ouvre sur une scène nocturne où une femme enterre l’homme qu’elle vient de descendre. L’enfouissement est long, rendu encore plus difficile par la terre sèche d’un mois de juillet au-dessus de Toulon. La femme creuse à s’en arracher les mains, fouille le crâne en morceaux pour retirer la balle avant de recouvrir le corps de paquets de terre et de cailloux.

La femme est mère. Elle vient de tuer l’homme qui a violé sa fille, la petite. Elle sait que cet acte de vengeance en appelle un autre, inéluctable de la part de la famille du violeur. Alors elle prend la petite qui ne parle guère et ne mange plus pour fuir en Corse. Dans ses bagages, le Beretta ; dans le sac de sa fille, Moby Dick. À leurs trousses, les deux frères de l’homme.

Marie Van Moere écrit au couteau. Nette, précise, âpre, son écriture n’a besoin d’aucun subterfuge pour dire la violence. Celle d’une balle qui explose un crâne, d’une famille qui règne sur un quartier ou d’un sexe d’homme qui viole. Elle sait aussi dire cette relation particulière entre la mère et la petite, faite de silence et de protection, d’amour et de clopes partagées (“Jamais en public. Il ne manquerait plus qu’on m’accuse d’indignité maternelle assortie d’un crime de lèse-médecine.”).

Chaque intitulé de chapitre ressemble à une injonction : enterrer, traverser, piéger, chasser… Parce que pour survivre à ce viol, à ce meurtre, à cette traque, il faut enterrer, traverser, piéger, chasser. Sur l’île (“réceptacle de toutes les incompréhensions que l’homme tendait au ciel“), les deux femmes entrent dans un mouvement perpétuel qui les rapproche de Corte et de la bergerie d’Orsanto, qui a navigué entre braquage, prison et séjour en Argentine. Une bergerie qui pourrait ressembler à s’y méprendre à un répit…

Petite louve est un grand livre noir à la fois cruel et doux, sans cliché ni concession, que l’on n’oublie pas une fois refermé.

“Je l’ai tué.
La petite comprit immédiatement de qui il était question. Le visage se voila, un silence. Elle baissa la tête dans un spasme. La mère recula son siège à fond, attrapa sa fille par les aisselles et la fit passer sur ses genoux. Une trentaine de kilogrammes, ce n’est rien, même quand les paumes des mains sont décollées. Elle l’embrassa et le souvenir fugace du bébé qu’elle porta l’émut.”

Extrait de Petite Louve, Marie Van Moere

Mes femmes n’avancent pas pour être jolies ou faire plaisir, soulager ou soigner

Je viens de frontières traversées“. Lorsqu’on demande son parcours à Marie Van Moere, elle raconte ses grands-parents paternels qui ont quitté séparément les frontières floues de la Pologne en 1919, se sont installés dans les Ardennes et ont refusé de parler polonais (“je ne sais rien de mes racines“), et Madeleine, son autre grand-mère née d’une mère beauceronne et d’un père juif converti au catholicisme par amour. Puis elle passe à ses deux enfants nés à Nice et à son emménagement à Toulon après un long séjour en Corse. La Corse, où se situe son premier roman Petite louve.

Petite louve, ton premier roman, réédité ces jours-ci, se déroule en grande partie en Corse, alors que l’acte I de la vengeance a déjà eu lieu sur le continent. Pourquoi cette cavale sur l’île ? Est-ce que la Corse est une terre romanesque ?
Je me suis souvent posé cette question. C’est tout simplement parce que j’y vivais quand j’ai commencé à écrire ce roman et que tous les lieux associés à l’intrigue de mon road-trip se sont imposés d’eux-mêmes. Pour Petite Louve, j’utilise l’île comme un refuge et un piège en spirale. Les personnages se retrouvent tous à Corte, centre de l’île. Les êtres et les cœurs doivent se révéler dans ce huis-clos géographique dans le but de se rédimer et d’offrir une vie la moins cabossée possible à la petite, le personnage humain principal. La Corse ne me semble pas être une terre plus romanesque qu’une autre. Tout dépend de ce que les auteurs en feront en l’utilisant. Est-ce que cette terre les interroge ou non, aiment-ils cette île, en questionnent-ils les paradoxes à travers leur récit, en feront-ils un guide touristique ou un personnage à part entière ? Le résultat est ce que veulent en faire les auteurs.

Deux femmes sont au cœur de cette histoire : la petite et la mère. Leur relation sans effusions, souvent silencieuse, est faite d’amour et de protection réciproque. Qu’est-ce qui était important dans l’écriture de ce lien ?
Disons que j’écris aussi pour comprendre ce qui a pu m’échapper et recréer de toutes pièces une relation mère-fille puissante, sans être toxique, avec la volonté de faire de son mieux et d’assumer ses responsabilités en débordant du cadre légal tant qu’à faire, parce que j’étais quand même à ma table pour raconter une histoire bien costaude. J’avais sûrement envie de décrire une relation dans laquelle les actions pouvaient remplacer les paroles, paroles, paroles, qui s’envolent. Attention, la libération de la parole est toujours une avancée. Une personne qui se tait contre son gré, c’est quelqu’un qui craint quelqu’un ou quelque chose. Mais les êtres humains ne passent pas tous par le même crible grâce à notre âme unique à chacun. La petite ne parle pas du viol qu’elle subit avant que ne débute le roman. Elle en souffre, mais choisit le silence, car la verbalisation (quel mot affreux) l’obligerait à accepter le trauma avant d’être prête. J’ai voulu que sa mère, après avoir essayé la solution résilience par le langage, respecte cette volonté de sa fille et agisse à sa façon. Et les deux femmes évolueront dans leur relation durant le roman, car rien n’est jamais acquis pour personne.

Mauvais oeil, ton deuxième roman, est aussi axé autour de personnages féminins : une ancienne mafieuse, des femmes flics… Des femmes qui n’ont pas besoin d’être aimables pour « être », sembles-tu dire…
Tous ces gens qui nous demandent de sourire et de montrer nos dents comme si nous étions des chevaux à évaluer, c’est agaçant. J’aime travailler sur des personnages féminins qui pourraient sembler absolument antipathiques si nous suivions les codes générés par le patriarcat. Mes femmes, notamment dans Mauvais Œil, Antonia, Cécile et toutes les autres, sont des individus qui n’avancent pas pour être jolies ou faire plaisir, soulager ou soigner. Elles avancent comme elles peuvent, pour être à elles-mêmes et à l’entourage qu’elles se choisissent.

Petite louve
Marie Van Moere
éditions Manufacture de livres, 272 pages, 19.90€

Ce texte fait partie d’un dossier Spécial Femmes qui va paraître tout au long du mois de mars. Bien entendu, La Strada n’a pas attendu pas le 8 mars, Journée internationale des droits des femmes, pour parler de la cause féministe, car nous veillons toute l’année à leur donner la parole, ainsi qu’aux défenseur.e.s de leurs droits ! Retrouverez ci-dessous les autres textes de ce dossier :
Louise Michel, Viro Major
La barque noire de Virginie Peyré
Au revoir à toi, femme de Culture
Carole Paulin : l’art de donner de la voix
L’émancipation de Silva Usta
La création n’attend pas pour la Cie Antipodes
Ces dames, sous toutes leurs dimensions
Cie Sof : la danse contemporaine pour exprimer sa liberté
Une guerre mondiale contre les femmes

Tags: